Joseph E. Stiglitz ou le procès du capitalisme fou

Il persiste et signe. Hier dans La grande désillusion, aujourd’hui dans Quand le capitalisme perd la tête, l’amère déception de Joseph E. Stiglitz ne s’est pas atténuée, à en juger par le minutieux procès instruit contre tous ceux – gouvernements, institutions financières, intégristes du libre- marché – qui ont, selon lui, contribué à aggraver les dysfonctionnements de la mondialisation. L’auteur aborde son sujet avec passion mais sans se départir de la rigueur d’un maître à penser. Ses deux livres sont
doublement importants. D’abord, parce qu’ils émanent du prix Nobel d’économie 2001, une récompense qui a couronné ses travaux sur «l’asymétrie d’information». Ensuite parce que le parcours professionnel de l’auteur confère à ses propos et jugements quelque autorité. Il a vécu de l’intérieur, à la Maison blanche, tous les grands événements économico-politiques qui ont marqué la scène internationale et dont il a été un acteur.
Déjà dans La grande désillusion, le constat était sévère. Les institutions internationales ont échoué lamentablement. Elles présentent comme une doctrine reconnue des thèses et des politiques sur lesquelles il n’y a pas consensus. S’il y a mécontentement contre la mondialisation, c’est parce que, manifestement, elle a mis non seulement l’économie au-dessus de tout mais aussi une vision particulière de l’économie – le fanatisme du marché – au-dessus de toutes les autres. Une large partie du reste du monde a le sentiment qu’on la prive de la possibilité de faire des choix, et même qu’on lui impose des options que des pays comme les Etats-Unis rejettent. Il estime indispensable que «la façon dont on a géré la mondialisation soit radicalement revue». Un nouveau mode de gouvernement des institutions internationales doit prévaloir. En accroissant leur ouverture et leur transparence. Le culte du secret qui règne dans ces institutions mine aussi la démocratie.
Dans son dernier ouvrage, Joseph E. Stiglitz livre une analyse critique des folles années 90, cette décennie d’affaires en or et de croissance gigantesque. Chacun semblait bénéficier de ce nouvel ordre mondial, de cette economia americana. Mais, comment est-on passé du prétendu «triomphe» du capitalisme à l’américaine à une chute retentissante ? La réponse est claire. Les germes de la destruction viennent de l’exubérance irrationnelle de la bulle financière. C’est le règne sans partage de la finance. C’est la rupture des dispositifs d’équilibre – entre Wall Street, Main Street et le monde du travail, entre les industries anciennes et les technologies nouvelles, entre l’Etat et le marché. L’auteur s’attache ensuite à déboulonner les mythes fondateurs qui ont servi à «légitimer» la politique économique des années 90, sous prétexte qu’ils conduiront à la prospérité mondiale. Ce sont les mythes de la réduction du déficit budgétaire, de la guerre «bonne pour l’économie», de l’efficacité de la main invisible, de l’efficience de la finance et du grand méchant Etat, du triomphe du capitalisme à l’américaine.
Les deux contributions de Stiglitz ne se contentent pas de réexaminer l’histoire économique des années 1990. Elles portent sur l’avenir autant que sur le passé. Les propos ne se limitent pas à un réquisitoire. Ce sont les préconisations qui nous interpellent. Aujourd’hui le défi consiste à trouver le juste équilibre entre l’Etat et le marché. Pour ce faire, il faudrait tendre vers un nouvel idéalisme démocratique, une perspective. Les valeurs de cet idéalisme ne peuvent être fondées que sur les principes de la justice sociale, l’égalité des chances, l’équité intergénérationnelle. Les démocraties les plus avancées demeurent imparfaites. En apparence, le système est fondé sur le principe «une personne, une voix». Mais, en réalité, indirectement, les voix s’achètent et se vendent. Il y a lieu de s’inquiéter, ici et ailleurs, des liens entre l’argent et la politique. Aujourd’hui, l’information du citoyen est plus importante que jamais dans la revitalisation de la démocratie. Nul doute que le souhait de Stiglitz de voir ses contributions ouvrir un débat sera exaucé. Et pas seulement à huit clos