Jeux et enjeux de la culture

Si nous sommes nombreux à penser que la culture n’est pas un bien comme les autres et ne saurait être régie uniquement par les lois du marché et de la concurrence, il n’en demeure pas moins que nombre de pays développés ont déjà formaté un grand pan de leur production culturelle dans le moule de la mondialisation.

La diversité culturelle comme nouvelle éthique du développement. Tel est le nouveau credo des acteurs de la résistance contre l’uniformité culturelle, réunis autour d’un projet élaboré par des experts mandatés par l’UNESCO et débattu ces derniers jours. On parle de 17 pays qui ont déjà rallié ce projet visant à élaborer une convention sur la diversité culturelle afin de mieux affronter les négociations de l’OMC (Organisation mondiale du commerce) sur la libéralisation des échanges. Pour les moins avertis, la notion de diversité culturelle – qui a eu pour base la fameuse «exception culturelle» défendue par les Français dans les années 1990 – vise le droit pour chaque pays d’avoir sa propre politique dans le domaine des arts et de la création. Mais si cela peut paraître évident et, pour certains, tout à fait subalterne, il n’en va pas de même pour les défenseurs de la mondialisation globale, si l’on peut se permettre ce pléonasme. Il est certain que la notion de produit culturel n’a pas le même sens – ni parfois le même contenu ou la même valeur – selon que le niveau de développement soit important ou faible. Pour schématiser, on dira que là où un pays pauvre voit dans un film de cinéma ou de télévision, produit localement, une œuvre d’art, une expression de son patrimoine sinon un support pédagogique de sensibilisation, une puissance économique ne conçoit ses propres productions que dans une logique commerciale au même titre que tous les autres produits. La suite est facile à deviner lorsque les négociations commerciales sur le libre-échange sont entamées: un malentendu économique dans un marché de dupes.
Pour les tenants de la diversité culturelle, le principe de base est que celle-ci «est une ressource qui constitue un aspect essentiel du capital culturel des sociétés, au même titre que la biodiversité est un élément central du capital naturel». C’est dire si le combat est pris au sérieux par les rédacteurs du projet de la convention qui serait adoptée l’année prochaine sous les auspices de l’Unesco. Mais il reste que rares sont les pays qui sont armés pour affronter les négociations dans une logique de libéralisation des échanges tout en tenant compte de la dimension culturelle dans le processus de leur développement économique. Voilà pourquoi le projet en question prévoit un certain nombre de mesures d’aide à la production culturelle et de subventions à la création à travers des quotas ainsi que des soutiens aux pays en voie de développement dans tous ces domaines. Tout cela est parfaitement dans l’esprit empreint de générosité de cette sainte bonne mère de la culture qu’est l’Unesco et qui n’en est pas à sa première convention trempée dans la générosité et l’humanisme. La réalité est un peu plus compliquée au vu des enjeux et de la disparité entre les acteurs en présence dans la résistance au sein de cette «bataille de la diversité culturelle.»
En effet, comment concilier, dans une même logique de solidarité économico-culturelle, les intérêts du Burkina-Faso – un des pays à l’origine de l’initiative du projet de traité – avec ceux des protagonistes de cette résistance tels que la France, l’Australie ou l’Allemagne ? La réponse n’est pas aisée, car si nous sommes nombreux à penser que la culture n’est pas un bien comme les autres et ne saurait être régie uniquement par les lois du marché et de la concurrence, il n’en demeure pas moins que nombre de pays développés ont déjà formaté un grand pan de leur production culturelle dans le moule de la mondialisation. En effet, il n’est que de regarder la plupart de leurs émissions télévisées ou d’écouter ces stars éphémères de la chanson fabriquées comme des savonnettes pour constater que l’uniformisation a déjà gagné du terrain même chez ceux qui la pourfendent. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras et cesser de rêver d’une production culturelle qui tire vers le haut et le beau. Et pour conclure, rêvons aussi avec ce grand scénariste français – mais mondialisé dans le sens noble du mot – qu’est Jean-Claude Carrière: «L’autarcie culturelle et raciale est une marche à la mort. Elle est aussi irréalisable que son contraire, une culture mondiale uniforme.».