Jeux de la démocratie et du hasard

Une démocratie articulée, pesée et pensée telle que rousseau l’avait rêvée relève encore de l’utopie, même dans les pays les plus avancés en la matière.

Dans son roman les Illusions perdues, Balzac fait dire à un de ses personnages qui s’appuyait sur une formule prêtée à Napoléon : «Les crimes collectifs n’engagent personne». Il en va de même pour les erreurs collectives lorsqu’elles sont le résultat d’une politique donnée. On le vérifie souvent dans l’action publique et la gestion des affaires même dans les régimes  démocratiques les plus accomplis. C’est sans doute pour cela que la démocratie a, après bien des péripéties, triomphé sur le pouvoir absolu ou relatif exercé par un individu ou une caste. Mais c’était aussi au départ un pacte de soumission à un état de l’ordre pour échapper à un état de désordre qui est l’état de nature. Depuis, dans un équilibre entre la liberté de l’individu et la force de l’ordre, l’homme démocrate tente, à travers un contrat social, de préserver ses intérêts et de vivre en sécurité en en payant le prix : soumettre, par l’obéissance, une part de sa souveraineté. C’était le rêve des penseurs comme Hobbes, Locke et enfin Rousseau qui résume ainsi l’équilibre de ce deal construit comme une fiction   dans son fameux «Contrat social». Vous avez remarqué que nous sommes là dans la pensée et la théorie qui ont été à l’origine de la naissance, difficile et longue, de la démocratie telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui. Une démocratie articulée, pesée et pensée telle que Rousseau l’avait rêvée relève encore de l’utopie, même dans les pays les plus avancés en la matière. Mais en parlant de Rousseau et de la démocratie aujourd’hui, on ne peut pas ne pas évoquer ces appels furieusement démocratiques soulevés par ce qu’on appelle «printemps arabe». On n’a jamais aussi souvent prononcé, écrit et crié les mots, «démocratie», «liberté», «justice» et bien sûr et surtout le maître-mot «suffrage universel», car c’est par ce dernier que tout passe et se construit. Mais en relisant Rousseau, et bien avant lui Montesquieu dont il s’inspire, et sans remonter jusqu’à Platon, on peut se demander, si le suffrage universel est vraiment démocratique. C’est ce que fait intelligemment, mais prudemment, Jean-Paul Jouary dans son dernier livre paru en Livre de Poche : Rousseau, citoyen du futur. Prudemment, parce qu’il n’est pas politiquement correct aujourd’hui- et plus que jamais depuis le «printemps arabe», appellation bien contrôlée par les uns dans le monde arabe, et par les autres partout ailleurs- de tenter une critique ou de risquer une remise en question du choix des peuples au sortir des révolutions, révoltes et autres mouvements de foules au Maghreb et au Machrek. Même si, comme disait Hugo, «souvent la foule trahit le peuple». Mais de nos jours, il n’y a pas que la foule qui trahit le peuple, si l’on écoute bien encore une fois les cris de colère des citoyens floués qui retournent manifester à Tunis, au Caire et ailleurs. 

Dans ce petit livre pétillant qui se veut une invitation à partager en bonne intelligence une réflexion sur la politique, la démocratie et la citoyenneté, Jean-Paul Jouary cite Montesquieu dont se réclame Rousseau, lequel relevait que  la démocratie a toujours été associée  non pas à l’élection mais au tirage au sort. Dans un passage de «L’esprit des lois» on peut en effet lire que : «le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne ; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie. Mais, comme il est défectueux par lui-même, c’est à le régler et à le corriger que les grands législateurs se sont surpassés (…)»  .

Plus près de nous, et parmi les réactions aux péripéties de la «révolution printanière du Nil» et de son feuilleton égyptien qui s’écrit au jour le jour, un lecteur du quotidien arabe paraissant à Londres «Al qods» a envoyé une contribution frappée au coin à la fois du bon sens et du politiquement incorrect. Cela nous rassure sur l’esprit critique de citoyens arabes aspirant à une véritable démocratie dans leur pays. Khalid Souleymane, universitaire arabe résident au Canada, comme il a signé son article, se demande si la démocratie est réellement une revendication populaire dans le monde arabe. Il ajoute qu’une grande partie de l’élite arabe veut croire et faire accroire que les foules se sont soulevées un peu partout dans le monde arabe (sauf dans les pays du Golfe et pour cause) pour instaurer la démocratie et voter librement. Pour lui, il n’en est rien et il propose non sans ironie de faire un sondage libre et objectif pour déterminer les priorités de chacun. Et de citer comme preuve le slogan le plus crié sur la place Tahrir : «Pain (aïche) liberté et justice sociale !» Selon lui, la démocratie serait classée en dernier avant bien des besoins plus ou moins pressants. «L’état de ce qu’on a nommé révolution du printemps arabe, écrit-il, et dont la verdure a viré au gris sec qui inspire l’angoisse, confirme de plus en plus ce que j’avance». Pour ce lecteur, la démocratie et le suffrage universel sont des représentations qui s’apprennent depuis l’école et s’inoculent par un apprentissage long et difficile qui a pris du temps et coûté bien plus de sacrifices que l’on imagine aux autres peuples. La démocratie est un style de vie et elle ne peut être instaurée que par de véritables démocrates qui se sont nourris de la pensée et de la philosophie portées depuis des siècles par de grands esprits. Et cet universitaire arabe d’exhorter les intellectuels arabes et les leaders politiques à cesser de prendre leurs désirs pour des réalités et de parler au nom d’un peuple  dont ils ignorent les véritables aspirations et les pressantes priorités. En voilà un en tout cas qui serait bien favorable à un suffrage par le sort tel que préconisé par Montesquieu au XVIIIe siècle. Ce qui est inacceptable pour les frérots qui interdisent, en vertu de la chariâ, tous les jeux du hasard.