«Je pense, donc tu suis»

à l’heure de l’hyperpersonnalisation de l’information, on constate plus que jamais une hyper-uniformisation qui est loin de l’utopie d’une émancipation de l’individu dont on a pu rêver. lorsque les opinions se confondent, se manipulent et se superposent, il est à craindre pour l’idéal démocratique qui nous a toujours bercés ici et ailleurs.

«Je pense, donc tu suis», ironisait Pierre Desproges dans l’une de ses décapantes maximes détournées pour le rire et pour le meilleur. Le rire est, jusqu’à preuve du contraire, la seule expression de l’homme qui veut aller au-delà de la pensée. C’est un «impensé» qui ne veut pas dire son nom, car il s’en fiche et s’en passe à l’aise. Voilà pourquoi lorsqu’on voudrait dire ce que l’on pense vraiment, on serait mieux avisé de le dire en riant. Ce n’est pas donné à tout le monde ? Rien de bon n’est donné à tout le monde. Mais tout un chacun est en droit d’y tendre ou d’y rêver.

Si l’on a choisi le nouveau et rigolo cogito de Desproges (versus Descartes), c’est qu’en jouant avec le verbe «être» et le verbe «suivre», on se joue du sens philosophique cartésien. En latin, cogito ergo sum (je pense, donc je suis) est le principe philosophique à propos duquel de nombreuses générations de bacheliers de par le monde se sont trituré les méninges, sans pour autant qu’une large partie d’entre eux en sorte convaincue que le fait de penser prouve vraiment que l’on existe.

La preuve, certains existent sans penser, ou sans y penser. Pire encore, d’autres pensent sans exister. Mais là n’est pas le propos de Desproges. Ce dernier, en détournant le sens du cogito, nous met clairement face à une vérité, politique et non philosophique, qui concerne tout le monde et partout à travers le monde.

Depuis toujours, et de plus en plus ces derniers temps, une large partie de l’humanité est dirigée par ceux qui pensent pour elle, et souvent  sans elle mais selon le cogito moderne : on pense, donc vous suivez. Il n’est que de voir comment, partout de par la planète, les décisions politiques nationales ou supranationales suivent celles de l’économie émises par ceux qui détiennent le pouvoir de penser pour et à la place des autres.

Un sociologue américain, Daniel Patrick Moynihan, a inventé une maxime qui n’est pas sans rappeler celle de Desproges : «Chacun a droit à ses propres opinions, mais les faits sont les mêmes pour tout le monde».

Mais qui invente ces faits ou les fabrique ? Quant aux opinions que chacun a le droit d’afficher, elles sont très souvent forgées par ceux qui «pensent», puis sont relayées et légitimées par les médias, et de plus en plus par les réseaux sociaux dans leur prodigieuse et tentaculaire progression technologique. De sorte que la majorité a aujourd’hui l’opinion des autres, c’est-à-dire la même. L’opinion, comme la croyance, n’est pas une pensée, c’est une construction mentale instantanée et versatile, une «ambition de feuille morte», comme dirait Kundera, laquelle suit l’air du temps dans le sens où ses prescripteurs, c’est-à-dire ses «penseurs», le souffle. Livrée à ces «faits qui sont les mêmes pour tout le monde», ce qu’on appelait respectueusement «opinion publique» n’est plus que cette seule et même clameur d’une foule qui suit ce que d’autres pensent.

Paradoxalement, à l’heure de l’hyperpersonnalisation de l’information, on constate plus que jamais une hyper-uniformisation qui est loin de l’utopie d’une émancipation de l’individu dont on a pu rêver. Lorsque les opinions se confondent, se manipulent et se superposent, il est à craindre pour l’idéal démocratique qui nous a toujours bercés ici et ailleurs. Un nouveau récit de la modernité est en train de s’écrire sans nous alors  qu’il nous englobe dans la folle farandole de l’algorithme de facebook  et autres mastodontes de ce nouveau cogito : «Je pense, donc tu suis».