J’ai vu Much Loved

Dans ce film, il y a des scènes de sexe. Brutales et crues. Mais aucune n’est gratuite. Pas plus que ne l’est le vocabulaire volontiers ordurier mis dans la bouche des actrices. La violence verbale et sexuelle étant le propre de cet univers, on voit mal comment le réalisateur aurait pu en faire abstraction.

J’ai vu Much Loved, ce film que tant de commentateurs improvisés se sont arrogé le droit de juger sans l’avoir visionné. Dans le noir d’une salle parisienne, Noha, Randa, Soukaina et Hlima, les quatre héroïnes m’ont embarquée dans le monde glauque et impitoyable du sexe tarifé au Maroc. Je n’en suis pas ressortie indemne pour différentes raisons que j’énumérerai plus loin. Mais, en tout premier lieu, aux donneurs de leçons qui se sont employé à invectiver le réalisateur et ses actrices, je voudrais dire ceci. Au contraire de ce qu’ils ont dit ou écrit, ce film n’est pas pornographique. Ce film ne fait pas honte au Maroc. Bien au contraire, il lui fait honneur en ce qu’il témoigne de la capacité de ses créateurs à produire une œuvre cinématographique de courage. Car du courage et de l’audace, il en fallut à ses interprètes pour oser se couler dans de tels rôles. Du courage et de l’audace, il en fallut à Nabil Ayouch pour s’attaquer à un tel sujet et le traiter sans fard ni complaisance avec une justesse de ton confondante. 

Dans ce film, il y a des scènes de sexe. Brutales et crues. Mais aucune n’est gratuite. Pas plus que ne l’est le vocabulaire volontiers ordurier mis dans la bouche des actrices. La violence verbale et sexuelle étant le propre de cet univers, on voit mal comment le réalisateur aurait pu en faire abstraction. Mais on est loin des rushs balancés sur le net avec une volonté claire de nuisance et qui réduisent le film à une succession décousue d’ébats sordides. Much loved raconte une histoire parfaitement construite et cette histoire nous touche, nous parle, nous émeut par son humanité. Les critiques, très positives, qui ont accompagné la sortie, ce 16 septembre, du film en France y relèvent un côté «documentaire». Et c’est vrai que, tant par son écriture filmique que par le travail minutieux d’enquête effectué en amont, l’auteur de Ali Zaoua,  des Chevaux de Dieu ou encore de My land a cherché à montrer  de l’intérieur la réalité de la prostitution au Maroc. Il y a réussi. Tout sonne juste dans son film. Cela sonne si juste qu’on en ressort «sonné». Nabil Ayouch nous fait ressentir, toucher du doigt l’humiliation, l’avilissement et la violence subis par ces femmes. L’enfermement qu’elles vivent. Dans le même temps, son approche, si elle est dans l’empathie, n’est pas victimaire. Les héroïnes de Much loved ne pleurent pas sur leur sort. Elles tentent comme elles peuvent de sauver leur peau, rusant pour berner le client et se livrant sans se donner. Elles se battent, se défendent mais gardent un cœur toujours vivant. Si elles crient et vocifèrent, elles sont capables de tendresse, ont le rire facile et, surtout, se soutiennent les unes les autres. Nabil nous montre que, dans leur naufrage, ces femmes méprisées et rejetées gardent des valeurs, des valeurs telles celles du don et de la solidarité qui, ailleurs, s’effritent sous la montée de l’individualisme et de la société de consommation.

En voyant le film, on comprend d’autant mieux la haine et la rage qui se sont déversées sur son réalisateur. En braquant sa caméra sur cet univers, Nabil Ayouch montre l’envers du décor d’une société qui se prétend vertueuse car musulmane. Il dévoile ce que les interdits et les frustrations alimentent comme perversions. Il nous montre combien, derrière nos prêches et nos leçons de morale, nous ne sommes en rien différents des sociétés «mécréantes». Nabil Ayouch est voué aux gémonies car il a commis le sacrilège de briser le tabou autour du sexe tarifé. Il a montré ce dont, d’ordinaire, on détourne soigneusement le regard. Aucun Marocain n’ignore l’ampleur prise par la prostitution, reflet de la pauvreté économique  et de la misère sexuelle, au Maroc. Mais, en même temps que ses actrices sont clouées au pilori, des milliers de familles vivent de ses revenus. Le film dynamite cette hypocrisie sociale. Surtout il place dans la lumière le personnage habituellement tapi dans l’ombre et qu’aucun opprobre ne frappe, ce client qui, parce qu’il paie, croit tout pouvoir s’autoriser. Alors oui, que certains soient devenus fous furieux devant le reflet renvoyé par le miroir tendu par Nabil Ayouch, comment ne pas le comprendre !

J’ai vu Much loved un mercredi matin, à 11 h 30. A mon grand étonnement, la salle, malgré la séance matinale et le jour de semaine, s’est remplie presque de moitié. Quand les lumières se sont allumées, à la différence de ce qui se passe souvent, la plupart des spectateurs ne se sont pas dépêchés de se lever. Ils sont restés assis, un moment encore, à regarder défiler le générique. Il fallait du temps en effet pour quitter Nora, Randa, Soukaina et Hlima. «Un très beau film de cinéma», a déclaré un journaliste sur Europe 1. Il a raison.