Islamistes : l’heure de vérité a sonné

Quitte à  faire dans la redondance, ce qu’attendent du pjd les Marocains qui l’ont porté au pouvoir, c’est d’apporter des solutions à  leurs problèmes quotidiens. Pas de monter une police de la vertu et de faire la chasse aux présumés « déviants ». Se livrer à  cela ne signifierait qu’une chose : l’incapacité à  résoudre les vrais problèmes des Marocains.

Il n’a pas été voté. Son taxi est poussif, son allure aussi. Visage émacié, barbe poivre et sel, dentition en piteux état. Pourtant, l’homme, -on l’appellera Mohamed-, à le regarder de près, n’est pas vieux. Une quarantaine installée, mais guère plus. Si le physique est déglingué, le verbe, lui, est incisif. A son discours articulé, on comprend que Mohamed a été scolarisé. A dû même faire, peut-être, un détour par la fac. Serait donc en position d’aspirer à une situation plus confortable que celle de passer sa journée à avaler du gaz carbonique au volant d’un véhicule qui menace de rendre l’âme à tout moment. Mohamed, cependant, ne se plaint pas. Il loue le ciel d’être en mesure de gagner son pain. Au départ, la conversation s’est enclenchée sur les jeunes qui demandent l’aumône. Mendier, a-t-il expliqué, rapporte plus à ces derniers que de s’user dans un travail de misère. Mais alors, quid de leur dignité, ai-je demandé ? Quand il vous faut vivre, nourrir une famille, dit Mohamed, cela ne fait plus écho dans votre tête. Lui a eu la chance de recevoir une bonne «tarbiya». Alors, les valeurs et les principes, cela compte pour lui. Mais ce n’est plus le cas, malheureusement, de tout le monde. Rencontré à la veille du 25 novembre, à la question de savoir s’il comptait aller voter, Mohamed était parti dans un grand éclat de rires. «Pour quoi faire ? Et pour qui ?»… «Qui qu’ils soient, une fois qu’ils sont dans le système, ils s’y soumettent et font la même chose que leurs prédécesseurs», s’était-il exclamé.

Mohamed fait partie des 55% de Marocains qui ont boudé les élections. Quand il parle, il se réfère à Dieu à maintes reprises, dit ne craindre que lui. Il n’en vote pas pour autant PJD. Parce que Mohamed n’a cure des habillages idéologiques. Ce qu’il veut, ce qu’il attend des responsables politiques, c’est de lui permettre de vivre dans un pays où les droits fondamentaux -santé, éducation et travail- sont assurés. C’est cela l’essentiel pour lui, comme pour la grande majorité des Marocains, qu’ils aient ou non été voter. Le grand vainqueur des présentes élections ferait bien de ne pas l’oublier.

Les urnes ont rendu leur verdict. Avec 107 sièges, le Parti de la Justice et du Développement a donc raflé la mise. C’était attendu. Ce vote franc exprime une volonté de changement, un désir de voir se renouveler l’élite politique. Selon les termes de la nouvelle Constitution, le PJD va se voir confier les rênes du prochain gouvernement. Que va-t-il en faire ? L’heure de vérité a sonné pour lui, comme pour ceux qui l’ont élu.

Le mot d’ordre sur lequel le parti de la lanterne a mené sa campagne est celui de la lutte contre «el fassad». La compréhension première du terme est celle de «corruption». Les Marocains n’en peuvent plus de voir le champ social et politique gangrené par cette pieuvre. Ceux qui ont donné leurs suffrages au PJD ont voté pour ce dernier parce qu’ils ont considéré que c’était le plus intègre. Parce qu’il se revendique de Dieu dans ses discours et qu’il ne devrait donc pas oser bafouer le nom de celui-ci en se livrant à des malversations. Ses élus devraient donc réintroduire de l’intégrité dans la gouvernance politique. Au-delà cependant, ce qui est attendu du PJD au pouvoir, ce sont des solutions concrètes à des problèmes concrets ; réduction des inégalités sociales, du travail – notamment pour les 30% de jeunes au chômage – une santé et un enseignement publics dignes de ce nom…

Mais «fassad» veut dire aussi «dérives morales». D’où la grande crainte de  qui n’a pas voté PJD de voir celui-ci s’en prendre aux libertés individuelles et chercher à les restreindre plus encore qu’elles ne le sont déjà. A décider, par exemple, de faire appliquer de manière stricte les lois sur l’alcool, les relations entre hommes et femmes ou l’homosexualité. Ses sorties répétées dans ce sens – qu’on se rappelle le comportement éhonté de ses militants dans l’affaire de Sidi Ifni ou la demande d’interdiction de la participation d’Elton Jones à Mawazine pour cause d’homosexualité- ont marqué les esprits. Elles peuvent faire craindre le pire. Alors question : son accession au pouvoir va-t-il faire prendre de la hauteur au Parti de la Justice et du Développement et le doter d’une maturité politique nouvelle ? Faire de lui le premier parti islamiste arabe à réussir la gageur de devenir un parti musulman démocrate et, à l’image des partis chrétiens démocrates européens, être de ceux qui contribueront à vraiment ancrer la démocratie dans les mœurs politiques marocaines ? Quitte à faire dans la redondance, ce qu’attendent de lui les Marocains qui l’ont porté au pouvoir, c’est d’apporter des solutions à leurs problèmes quotidiens. Pas de monter une police de la vertu et de faire la chasse aux présumés «déviants». Se livrer à cela ne signifierait qu’une chose : l’incapacité à résoudre les vrais problèmes des Marocains.