Irresponsabilités

Le chemin parcouru par le Maroc en matière de libertés publiques
au cours des sept dernières années est remarquable.
La peur a relà¢ché son étau. Mais dans le même temps,
la corruption et la vénalité ont atteint des pics inédits.
Les mafieux se sentent tellement en confiance qu’ils en sont à  monter leurs propres sites web. C’est dire jusqu’où peut aller le sentiment d’impunité de ceux qui font fi de la loi.

En cette heure matinale, les rues, fort heureusement, sont encore vides. Mais eussent-elles été remplies que cela n’aurait sans doute pas changé grand-chose. Animé par Dieu sait quel fantasme de puissance, le bus fonce à  toute allure sur l’avenue. Sur son passage se forme un nuage noir dont les émanations blessent les narines. Le spectacle est si tristement coutumier que l’on ne s’y attarde plus. Pourtant, tout est là . Irresponsabilité, incivisme, mépris du citoyen…, tout ce qui fait baisser les bras de découragement aux plus optimistes d’entre nous se retrouve condensé en cette seule image. Comment en effet est-il concevable que de tels tacots soient autorisés à  circuler ? Comment de tels chauffeurs peuvent-ils être au volant d’un transport en commun ? Comment les agents d’autorité, toujours à  l’affût de la proie à  verbaliser, ne sourcillent-ils pas devant ces cercueils ambulants qui, non contents de jouer avec la vie de leurs passagers, polluent l’air que l’on respire? Ces «comment» nous renvoient à  cette vérité cruelle d’un pays en proie à  des maux sur lesquels rien ne semble agir. L’étendue de la gangrène est telle que tout ce qui a été entrepris jusqu’à  présent ressemble à  un cautère sur une jambe en bois. Chaque jour qui passe apporte son lot d’histoires scandaleuses sur les déboires des uns et des autres, en prise avec un système vicié jusqu’à  l’os. Celui-là  se retrouve le couteau sous la gorge face aux impôts. Mais, alors qu’il se fait squeezer sans pitié, dans le bureau d’à  côté, le tampon tombe qui libère de toute créance son voisin, grosse huile dans une administration quelconque. Cet autre, pour récupérer son dû, est acculé à  aller en justice. Son défenseur, au lieu de déployer les arguments sur lesquels il compte construire sa plaidoirie, lui expose le plan «d’achat» des juges. Pris à  la gorge par des ouvriers eux-mêmes montés par des avocats sans foi ni loi qui exploitent leur ignorance et leur misère, ce patron de PME décide de fermer boutique et de ne plus jamais employer personne. Son argent, c’est désormais dans la pierre qu’il va l’investir. Créer des emplois n’est plus son affaire. Dans le courrier des lecteurs d’un hebdomadaire de la place, quelqu’un écrit qu’il va voter PJD tout en précisant qu’il est à  100% contre les idées défendues par ce parti. Pourquoi lui apporte-t-il alors sa voix ? Parce qu’il désespère, explique-t-il, de ce qu’il voit autour de lui. Il se dit que ces élus-là , peut-être, feront preuve d’un peu plus de moralité dans leur gestion des affaires publiques. Faux calcul, le problème, plus qu’une affaire d’hommes, étant d’abord une affaire de système, mais cela nous montre le degré de désarroi et de saturation atteint par le citoyen lambda. Le chemin parcouru par le Maroc en matière de libertés publiques au cours des sept dernières années est remarquable. De par les réformes entreprises, des acquis considérables ont été engrangés. La peur qui enserrait les poitrines relâche son étau. La parole s’est libérée. Mais dans le même temps, la corruption et la vénalité ont atteint des pics inédits, rendant le quotidien, des petites gens en particulier, plus dur que jamais. La justice est une non-justice. Les mafieux se sentent tellement en confiance qu’ils en sont à  monter leurs propres sites web (www.mafiatanger.blog.sit). C’est dire jusqu’o๠peut aller le sentiment d’impunité de ceux qui font fi de la loi. L’avènement du «roi des pauvres» a nourri un espoir fou chez les Marocains. Cet espoir était celui d’une vie plus digne et plus équitable pour tous. Cependant, malgré les actes d’une incroyable portée symbolique posés par le nouveau souverain (retour des exilés politiques, moudouwana, IER …), la confiance s’est émoussée. Après y avoir follement cru, on n’y croit plus vraiment. Or, rien n’est plus dangereux que la déception. En fait, dans l’optimisme excessif des premiers temps, on avait simplement oublié que, s’il y a eu avènement d’un nouveau roi, il n’y a pas eu changement de système. Or, tant qu’on ne touche pas à  l’essence même de celui-là , toute réforme, aussi ambitieuse soit-elle, reste de portée limitée.