Irréductibles fragilités

Cet homme qui, emporté dans sa dérive, fracasse tout autour de lui, est, au moment où cette violence jaillit de lui tel un geyser, sans pouvoir sur elle. Un divorce en cours en serait la cause, d’où cette douleur rageuse noyée sans succès dans des litres d’alcool. S’il est une certitude, c’est la suivante : quel que soit le degré de puissance atteint par un individu, celui-ci demeure porteur d’une fragilité existentielle, irréductible jusqu’à  un certain point. Cette fragilité est en partie tributaire du fait que, tout au long de son existence, il est viscéralement tributaire de son semblable

I l y a des jours comme ça où rien ne va. Le cœur est gros et la tête remplie d’idées mornes. Le ciel a beau être pur, à l’intérieur, c’est tout gris. Le bel édifice de pensées positives, patiemment construit, n’est d’aucune utilité. Même Kipling(*), qui fait redémarrer la machine quand celle-ci tourne à vide, fait chou blanc. Il y a effectivement des jours comme ça. Cela commence par le trottoir qu’on emboutit -bonjour la facture- et cela finit par la crise d’éthylisme du voisin d’à-côté. Une nuit à vider la bouteille et au matin, c’est la porte-fenêtre qui paye les frais. On entend un fracas, on croit d’abord à une démolition en vue de travaux de réfection et puis non : aux cris qui suivent, on comprend vite qu’il s’agit d’autre chose. On démolit certes mais non pour reconstruire. Juste pour hurler un mal-être, pour rendre audible ce qui ne s’entend pas, ces brûlures insoutenables d’un for intérieur en tempête. Un poing est envoyé dans la porte-fenêtre, la faisant voler en éclats et l’explosion du verre brisé fait écho à celle, interne, qui met une âme en lambeaux.
Tant a été dit et écrit sur l’état sur ce drôle d’animal à deux pattes que l’on appelle l’Homme. L’énergumène n’a jamais cessé d’être pensé, analysé, décortiqué sous tous ses angles. Les plus grands esprits se sont attelés à son étude sans pour autant maîtriser toute la complexité de son psychisme. Quel que soit le génie de la théorie avancée, elle reste une hypothèse. A la différence du corps dont on peut, jusqu’à un certain point, décripter les mécanismes, l’esprit humain conserve toujours une part d’insondable. Les ressorts de son propre fonctionnement échappent pour l’essentiel, aux intéressés eux-mêmes. Certes, Freud étant passé par là, on a appris l’existence d’un chef d’orchestre nommé inconscient qui donnerait le la à nos comportements. Ce dictateur, car c’en est un, fait feu de toute parcelle de vécu, notamment celui de ces premières années de vie décisives au niveau de la structuration d’une personnalité. Pour cesser d’être un jouet impuissant entre les mains de cette force obscure, certains tentent l’aventure du divan.  Pendant des années, ils s’engagent dans une longue, et parfois douloureuse, remontée du fleuve de leur histoire. Mais, même après cet effort laborieux d’introspection, même quand on pense avoir fait le tour du pourquoi et du comment de ses actes, on ne devient pas pour autant entièrement maître de soi. Comprendre est une chose, maitriser ses démons intérieurs en est une autre. Cet homme qui, emporté dans sa dérive, fracasse tout autour de lui, est, au moment où cette violence jaillit de lui tel un geyser, sans pouvoir sur elle. Un divorce en cours en serait la cause, d’où cette douleur rageuse noyée sans succès dans des litres d’alcool.  S’il est une certitude, c’est la suivante : quel que soit le degré de puissance atteint par un individu, celui-ci demeure porteur d’une fragilité existentielle, irréductible jusqu’à un certain point. Cette fragilité est en partie tributaire du fait que, tout au long de son existence, il est viscéralement tributaire de son semblable.
De tous les êtres vivants, il est d’ailleurs le seul à être dans l’incapacité absolue à survivre sans la prise en charge de ceux qui lui donnent le jour. Même  le plus frêle des oisillons est mieux armé que le nouveau-né  humain. Cette dépendance se poursuit tout au long de l’existence. Qu’il s’agisse du regard qu’il porte sur nous, de l’amour dont il nous nourrit ou du soutien qu’il nous donne, l’autre nous est indispensable. Mais, dans le même temps, il est appelé à devenir notre concurrent, notre adversaire, parfois même à se muer en notre ennemi. Chacun est un univers en soi, unique et fantastique à la fois, qui tourne sur sa seule orbite. Or  la course à la vie rend les collusions inévitables et les chocs brutaux. Michaël Jackson est mort et les journaux du monde en ont fait la une pendant plusieurs jours. Le deuil a pris des allures planétaires. Quand on n’est pas un fan de la pop star, on peine à comprendre cette jacksomanie collective. Mais, voilà, Michaël était «Bambi». Et la musique de «Bambi», parce qu’elle est celle d’un E.T perdu parmi les hommes, rend, le temps de son écoute, les fêlures plus supportables n
(*) Rudyard Kipling, romancier et poète, auteur de «Tu seras un homme, mon fils».