Interrogations ramadanesques

Plus que les transformations sociales en elles-mêmes, ce sont les décalages introduits au sein de la société qui minent cette dernière. Quoiqu’on puisse penser, le frein au désespoir et à  la violence a pour nom islam. La religion, dans la phase difficile que nous traversons, reste un puissant refuge. Plus que toute autre idéologie, elle est ce qui aide à  ne pas là¢cher prise.

En ce premier samedi de Ramadan, la joutia de derb Ghallef connaà®t son affluence habituelle. On s’y presse et on s’y bouscule avec une conviction que rien n’entame. L’heure de salat addohr a sonné : des devantures se ferment alors que les allées se couvrent de tapis de prière. Se mouvoir devient plus laborieux encore. Son devoir religieux accompli, chacun repart ensuite vaquer à  l’occupation qu’il avait laissée en suspens. Le monde fourmillant dans ce temple casablancais du commerce informel déploie une énergie incommensurable à  vendre et acheter des marchandises dont la valeur, souvent, n’excède pas la poignée de dirhams. Là , bat le cÅ“ur du Maroc du plus grand nombre, ce Maroc pour lequel chaque jour est un jour à  gagner sur l’adversité de la vie.

En cette fin de saison, le soleil est toujours brûlant. Une vieille casquette vissée sur la tête, celui-là  étale tout son fonds de commerce à  même le sol. Cet autre, l’âge de la retraite largement dépassé, attend, assis dans sa minuscule échoppe, que votre regard s’arrête sur l’une ou l’autre babiole exposée sur un présentoir branlant. Toute pièce de monnaie sur laquelle sa main se referme compte. En fonction d’elle, il dà®nera ou pas ce soir. Tel objet coûte cinq dirhams. Sur cette somme, l’homme gagne X centimes. Des centimes qui, péniblement additionnés, feront le gain de sa journée. Pendant que lui accumule laborieusement les sous, pour d’autres, ce terme a disparu du lexique. Quand la petite pièce jaune atterrit dans leur porte-monnaie, elle l’alourdit inutilement. Dans le meilleur des cas, ils s’en débarrassent en la jetant au fond d’une tirelire. Ailleurs, parfois juste de l’autre côté du boulevard, ailleurs donc, le dirham lui-même, en tant que pièce, ne pèse plus lourd. Même sous forme de billet, sa valeur s’estompe. Il reprend du sens quand il s’affiche sous forme de Masi ou de Madex, quand il voltige au gré des performances boursières, grimpant puis dégringolant sans coup férir. Pour cet homme dont le revenu journalier se forme dirham par dirham, pour qui l’argent revêt une forme concrète et palpable, pour qui, surtout, il signifie des heures effectives de travail par tous les temps, il est cet autre qui gagne des millions en dormant. Pendant qu’il vaque à  d’autres occupations, son portefeuille engrange des dividendes qu’il en arrive à  ne plus compter.

La profondeur du fossé séparant les deux hommes donne le vertige. A l’image de l’abà®me dont le vide aimante le regard, la pensée revient inlassablement sur la ligne de fracture qui court tout le long de la société et à  laquelle renvoie la comparaison ci-dessus. Cela peut paraà®tre relever de la litanie mais la litanie est d’abord le fait du réel. Quel que soit le sujet que l’on traite, on bute sur le même incommensurable problème. Pour solidaire qu’elle ait pu être, la société marocaine, à  l’image de ses semblables à  travers le monde, a toujours eu à  gérer les inégalités de classe. Mais disparité d’argent ne signifiait pas déconnection des univers. Une question demeure sans réponse : quel sort aurait pu être celui du Maroc s’il n’avait pas connu le passage forcé par la colonisation? Quelle aurait été son évolution et, surtout, comment aurait-il géré le passage à  la modernité ? Pour sa survie, de bon ou de mauvais gré, il aurait été contraint d’opérer ce saut. Il y aurait eu des mutations. Mais aurait-ce été avec autant de dégâts ? Plus que les transformations sociales en elles-mêmes, ce sont les décalages introduits au sein de la société qui minent cette dernière. Maintenant, quoiqu’on puisse penser, le frein au désespoir et à  la violence a pour nom islam. La religion, dans la phase particulièrement difficile que nous traversons, reste un puissant refuge. Plus que toute autre idéologie, elle est ce qui aide à  ne pas lâcher prise. Dans ces centaines de fidèles qui, chaque soir, en ce mois de Ramadan, se retrouvent à  la mosquée du quartier et se prosternent pour rendre grâce à  Dieu, il y a du lien social qui se maintient. Et du sens qui perdure. Bien sûr, le risque d’instrumentalisation de la foi à  des fins régressives n’est jamais absent mais, tout compte fait, une solitude existentielle insoutenable aurait peut-être des conséquences plus graves encore. Pour avancer dans la vie sans les béquilles de la religion, d’autres supports, qui sont ceux de la raison, sont indispensables. Tant que la société ne sera pas en mesure de les produire, la mosquée demeurera d’un précieux secours.