Instits : la vocation à  retrouver

Mais combien sont-ils les instituteurs actuels à  avoir simplement conscience de la responsabilité qui pèse sur leurs épaules ? Combien sont-ils à  réaliser que les gestes qu’ils posent en direction de leurs élèves, que leur manière de se comporter à  leur égard contribuent à  façonner la personnalité de ces êtres en devenir, de ces citoyens de demain ?

Il y a une dizaine d’années, l’écrivain français Eric Emmanuel Schmidt commettait un magnifique roman, de ceux qui vous accompagnent plus efficacement qu’un manuel de psychologie. Dans La part de l’autre, l’auteur utilise magistralement la métaphore pour montrer combien ce que nous devenons est pour beaucoup le fruit de ce que nous avons vécu. Certes, la personnalité de base joue de son poids. Mais, selon qu’on aura fait les bonnes ou mauvaises rencontres, connu des échecs à des moments de grande fragilité ou, au contraire, eu l’opportunité d’exprimer ses potentialités, notre destin ne se dessine pas de la même manière. Dans La part de l’autre, Eric-Emmanuel Schmidt met en scène deux personnages, Adolf et Hitler, dont il fait évoluer les vies en parallèle. Au départ, ces deux personnages ont pour point commun l’ambition de devenir peintre. Mais quand Adolf réussit le concours de l’Académie des Beaux-Arts de Vienne et intègre cette institution, Hitler s’y fait recaler à deux reprises. Rempli de ressentiment, il se tourne vers la politique et devient le Führer monstrueux de la Seconde Guerre mondiale. A l’inverse, Adolf se réalise en tant que peintre et a un parcours de vie d’artiste. Qu’aurait été le destin du monde si Adolf Hitler avait réussi en 1908 son concours d’entrée à l’Académie des Beaux Arts de Vienne ? Telle est l’interrogation autour de laquelle est construit ce livre passionnant. Si, pour sa métaphore, Eric Emmanuel Schmidt a pris comme modèle la figure emblématique du mal absolu représentée par Adolf Hitler, l’accident de parcours à l’abri duquel personne n’est. Et ce que l’on peut nommer grossièrement «malchance» revêtir différentes formes. Comme celle de la «mauvaise rencontre» au «mauvais moment».
A l’heure où on assiste, impuissants, au basculement dans l’intégrisme religieux de toute une frange de la jeunesse musulmane, un tel questionnement est de circonstance. Pourquoi ce basculement ? Comment Daesch, Al Qaïda et affidés, nouveaux représentants du «mal absolu», font-ils pour attirer dans leurs filets ces milliers de «combattants étrangers» et de jeunes «normaux», faire d’épouvantables machines à tuer ? Que faire et comment faire pour prémunir nos jeunes contre la maladie monstrueuse du djihadisme ? On ne le martèlera jamais assez, à la source du problème, il y a l’éducation reçue, dans sa forme comme dans son contenu, à l’école comme à la maison. A côté des parents, l’enseignant est ce pivot majeur autour duquel tout se met en place. Selon qu’un enfant aura eu de bons ou de mauvais maîtres, surtout lors de ses premières années de scolarité, il sera ou non doté des anticorps nécessaires pour se défendre contre pareilles gangrènes. A ce niveau déjà, on peut parler de ces «bonnes» ou «mauvaises» rencontres qui, à terme, conduisent à tel cheminement plutôt qu’à tel autre. Les bons enseignants sont une bénédiction pour les élèves qui croisent leur chemin. Car c’est à leur contact que ces derniers acquièrent, en sus des valeurs humaines fondamentales, l’estime de soi indispensable pour aller de l’avant. Mais, aujourd’hui, l’instituteur, hier figure respectée et respectable, est traité comme quantité négligeable. Sa formation est défaillante, sa position sociale dégradée et du coup, à de rares exceptions près, sa vocation s’est perdue. L’échec scolaire puise là sa première cause, un élève malmené dans les classes élémentaires se trouvant lesté d’un lourd handicap pour affronter les suivantes. Mais combien sont-ils les instituteurs actuels à avoir simplement conscience de la responsabilité qui pèse sur leurs épaules ? Combien sont-ils à réaliser que les gestes qu’ils posent en direction de leurs élèves, que leur manière de se comporter à leur égard contribuent à façonner la personnalité de ces êtres en devenir, de ces citoyens de demain ? Dans toute réforme de l’éducation, la priorité des priorités doit être la formation des instituteurs. Une formation qui inculque les bonnes méthodes pédagogiques mais qui contient aussi des modules de psychologie en nombre suffisant. Car, pour mener à bien sa tâche, l’enseignant est tenu de disposer d’un bagage conséquent en matière de psychologie de l’enfant. Cette formation doit inculquer aux apprenants la conscience de leur mission. N’importe qui ne peut pas être enseignant et on ne peut plus laisser n’importe qui se diriger vers cette profession. Comme la médecine ou le barreau, l’enseignement, surtout au niveau des petites classes, doit être porté par une vocation. Pour que nos enfants puissent, à l’âge où leur personnalité se construit, faire la «bonne rencontre» grâce à laquelle, devenus adultes, ils seront armés pour affronter les «accidents de parcours». Et, qu’ainsi, les «Adolf» prennent le pas sur les «Hitler».