Inflation, qui perd et qui gagne ?

Hier, l’inflation suscitait un «effet de demande»,
en encourageant certains investissements.
Aujourd’hui, la désinflation peut provoquer un «effet
d’offre», en améliorant la compétitivité internationale.
Mais le risque est évident : ceux qui se sont endettés,
Etat, entreprises ou ménages, consacrent à 
leurs remboursements une part croissante de leur
pouvoir d’achat.

En ces temps de désinflation, le retour de l’inflation est accusé de tous les maux. Celle-ci a pourtant eu des effets positifs par le passé.Mais s’il y a des gagnants, il y a forcément des perdants. Je ne sais plus qui avait affirmé : «L’inflation est toujours un impôt pour les pauvres et une subvention pour ceux qui ont du bien au soleil». Voilà , au moins, qui est dépourvu d’ambiguà¯té. L’inflation provoque inéluctablement une érosion du pouvoir d’achat. Il est clair que cette érosion est ressentie plus douloureusement par ceux dont les revenus sont faibles que par ceux qui vivent largement. Pour les premiers, c’est le nécessaire qui est amputé ; pour les seconds, c’est seulement le superflu.

L’inflation n’a pas que des inconvénients. Cette affirmation surprend souvent. Pourtant, toute une génération a pu devenir propriétaire de son logement, dans les années soixante-dix à  quatre-vingt, grâce à  l’inflation. Les emprunts étaient lourds, mais l’inflation allégeait chaque année un peu de ce poids.Le logement et les infrastructures publiques ont ainsi été payés par l’inflation. Au détriment de qui ? Il ne faut en effet pas se leurrer, l’inflation, en soi, n’est pas créatrice de richesses supplémentaires.Ce que les uns ont gagné, d’autres l’ont perdu. Les milliers de logements construits n’ont pas coûté moins cher ; ils ont simplement été payés en partie par d’autres que les bénéficiaires. En fait, par tous ceux qui, du fait de l’inflation, ont perdu du pouvoir d’achat par rapport à  celui qu’ils auraient eu en l’absence d’inflation. Sont concernés, d’une part, tous ceux dont les revenus ont été réajustés de façon insuffisante ou tardive et qui, de ce fait, ont dû supporter une amputation de leur pouvoir d’achat. D’autre part, tous ceux qui ont vu leur patrimoine perdre de la valeur du fait de la hausse des prix.Dans la première catégorie – perte de revenu -, on trouve les personnes dont les revenus sont réajustés à  intervalle long. C’est le cas, essentiellement, des salariés peu protégés, des actifs dans l’informel de survie et des retraités.Au contraire, les commerçants et tous ceux qui ont eu la faculté de fixer leurs prix ont bénéficié de l’inflation.

A cet effet revenu, s’ajoute un effet patrimoine : toutes les fois que la valeur du patrimoine ne progresse pas au moins au rythme de la hausse des prix, le propriétaire est perdant. Cela n’a pas été le cas pour les détenteurs d’un patrimoine foncier ou immobilier : la pression de la demande était telle que les prix de la terre et des logements ont progressé nettement plus vite que les prix. En revanche, les taux d’intérêt sur livrets d’épargne, principale forme d’épargne financière, ont été systématiquement inférieurs au rythme d’inflation. C’est donc essentiellement ce type d’épargnant qui a payé la facture inflationniste. Les prêteurs ont donc perdu ce que les emprunteurs ont gagné. Ce transfert occulte a eu des conséquences inattendues sur l’économie nationale : la grande majorité des sociétés et certains ménages ont préféré parier sur l’inflation. Ils se sont financés par l’emprunt. L’endettement n’était supportable qu’à  coup d’inflation.

L’inflation des années soixante-dix a donc eu des effets contrastés : elle a sans doute favorisé l’investissement au détriment de la consommation, mais cet effet économique a été payé par des transferts occultes dont les principales victimes ont été les salariés, les épargnants et les «vieux». C’est un peu l’inverse qui prévaut aujourd’hui. Avec la désinflation, les épargnants reçoivent désormais des rémunérations plus élevées. Et comme l’on peut supposer que l’épargne est d’autant plus élevée que le revenu l’est aussi, la désinflation avantage surtout les revenus les plus élevés. En outre, le coût prohibitif de l’endettement incite les entreprises à  recourir à  des capitaux propres pour le financement de leur croissance, et dissuade les ménages qui souhaitent acheter un logement pour l’habiter. Hier, l’inflation suscitait un «effet de demande», en encourageant certains investissements.Aujourd’hui, la désinflation peut provoquer un «effet d’offre», en améliorant la compétitivité internationale. Mais le risque est évident: ceux qui se sont endettés, qu’il s’agisse de l’Etat, de certaines entreprises ou de certains ménages, consacrent à  leurs remboursements une part croissante de leur pouvoir d’achat. Ainsi, les termes du débat ont changé depuis vingt ans