Inezgane : non, ce n’est pas une affaire d’élite !

Conformément au projet de société dont les progressistes s’affirment porteurs, il revenait à  ces derniers d’être les vecteurs des valeurs démocratiques au sein de la société. Mais ils ont échoué dans cette mission notamment par leur renonciation au travail de proximité, ce qui a laissé le champ libre aux islamistes

Ce Ramadan 2015 ne faillit pas à la tradition. Comme les précédents, il aura eu, lui aussi, son feuilleton pour tenir en haleine et nourrir les discussions en faisant ressortir la ligne de fracture entre «modernistes» et «conservateurs» qui scinde la société marocaine en deux camps opposés. Ses héroïnes, Sanae et Siham, se sont rendu célèbres malgré elles pour le simple fait d’avoir été faire leurs courses dans le souk d’Inezgane. L’affaire de «leurs jupes» a fait le tour du monde, assurant au Maroc une publicité dont il se serait bien passé, surtout au vu du contexte actuel. Mais si la dérive judiciaire qui a conduit deux victimes du harcèlement sexuel à se retrouver devant les juges pour «outrage à la pudeur» fut amplement dénoncée, certains éditorialistes ont rebondi sur cette affaire pour stigmatiser une «élite bunkérisée» qui s’affolerait des atteintes portées aux libertés individuelles alors qu’elle aurait déserté le champ de l’engagement citoyen en faveur de l’égalité sociale.

Il y aurait beaucoup à dire sur le comportement effectivement égoïste d’une certaine «élite» qui, préoccupée par ses seuls intérêts, vit coupée de la réalité sociale. Le fait n’est pas nouveau et il est caractéristique d’une époque où l’individualisme a pris le pas sur la solidarité traditionnelle qui, par le passé, contribuait à la cohésion sociale en maintenant le lien entre riches et pauvres. Dans les quartiers des villes d’antan, les premiers côtoyaient les seconds et la valeur d’une  personne n’était pas tributaire de sa fortune. A l’inverse, dans la société consumériste actuelle, le poids de l’individu se mesure au contenu de son portefeuille, la réussite matérielle représentant Le critère de référence. Dans ce sens, il est une catégorie de personnes qui évoluent en apesanteur dans une bulle totalement déconnectée du reste du corps social. Cette «élite»-là se soucie comme une guigne des convulsions qui travaillent la société car elle sait, qu’à tout moment elle a la latitude de s’envoler vers d’autres cieux. Aussi n’est-ce en aucune façon elle que l’affaire des jupes d’Inezgane, dans la foulée des autres incidents liberticides qui se sont succédé au cours des semaines dernières, a fait monter au créneau. Il est injuste, et tout à fait tendancieux, de vouloir y réduire les défenseurs des libertés individuelles dont les voix se sont faites entendre dans cette affaire comme lors des précédentes. Ces derniers, dans leur grande majorité, se distinguent par un vrai engagement citoyen qui les a fait être sur le terrain social en matière de combat pour l’égalité comme pour les libertés. La vigueur de la société civile marocaine qui, depuis la fin des années 80, s’est structurée autour de dizaines de milliers d’associations, tient pour beaucoup à l’engagement d’anciennes figures de gauche qui, déçues par les structures partisanes auxquelles elles appartenaient, ont choisi de les quitter pour militer autrement, par l’investissement du champ associatif. On leur doit l’essentiel des avancées réalisées par le pays en matière des droits de l’homme. Maintenant, si le camp moderniste échoue à rassembler au-delà d’un certain point, donnant le sentiment que le combat pour les libertés individuelles ne préoccupe qu’une petite élite, la responsabilité principale en revient aux partis dits «progressistes» mais qui n’ont plus de «progressiste» que le nom. Conformément au projet de société dont ils s’affirment porteurs, il revenait à ces derniers d’être les vecteurs des valeurs démocratiques au sein de la société. Mais ils ont échoué dans cette mission notamment par leur renonciation au  travail de proximité, ce qui a laissé le champ libre aux islamistes. A l’inverse, ces derniers ont su pour leur part se mettre à l’écoute des catégories défavorisées. Ils ont, pendant deux décennies, patiemment tissé leur toile, apportant une aide matérielle aux plus démunis en même temps qu’ils colonisaient les esprits par la diffusion de l’idéologie fondamentaliste. La montée des inégalités sociales, la crise économique, l’échec de l’enseignement, le besoin d’une utopie qui aide à faire face à la perte de repères et à la quête identitaire engendrés par la mondialisation, tout cela a magistralement servi leur propos. D’où la régression inquiétante à laquelle on assiste actuellement et qui se manifeste sous des formes diverses, du fait divers que semble être l’affaire des jupes aux actions terroristes dont l’ombre plane aujourd’hui au-dessus de nos têtes.

Ramener le combat pour les libertés individuelles à une histoire d’élite qui se sentirait menacée dans son mode de vie est une erreur grave. Même si cette affaire de jupes peut sembler relever du fait divers, elle est l’expression de cette intolérance qui, de manière insidieuse, développe ses tentacules au sein de la société marocaine. Aujourd’hui, les femmes en jupes et les homosexuels, mais demain, à qui sera le tour ? La question vaut d’être posée par ceux qui voudraient voir dans la mobilisation actuelle en faveur de Sanae et Siham que la réaction d’une élite «bunkarisée» inquiète pour son mode de vie.