Indexation du Smig : «lbess qaddak iwatik»

Déterminer l’impact de l’inflation effective sur le pouvoir d’achat par le biais d’une indexation des
salaires sur l’indice du coût de la vie (ICV) est une approche obsolète. L’ICV n’est pas un paramètre
fiable pour suivre le pouvoir d’achat. Ce qu’il faut au Maroc, c’est une vraie politique de revenus basée
sur des mécanismes de redistribution à  travers, notamment, une fiscalité juste et efficiente.

J’ai lu dans le numéro de La Vie éco du 4 mai deux informations qui ne peuvent pas ne pas interpeller les économistes :

– Le Haut commissariat au plan va constituer un nouvel indice de coût de la vie (ICV) sur la base d’un panier de 500 produits et services ;

– L’application, toute relative, de l’échelle mobile prix-salaire, prévue par leCode du travail, en limitant l’effet à  une indexation du Smig sur le coût de la vie dans la limite de 2%. A cet égard, j’apprécie à  sa juste valeur la pertinence des deux points de vue des professeurs Driss Benali et Larabi Jaà¯di.

Il est notoirement connu, par la théorie économique comme par la pratique politique, que tous lesmaux des économies libérales de marché viennent des systèmes de formation des prix et que toutes les crises, dérégulations et défaillances du système capitaliste, tel que pratiqué depuis le début des années 80, sont inéluctablement liées au partage largement inégalitaire de la productivité et de la création des richesses par les prix, les intérêts, les dividendes et les loyers, avec toutes les conséquences que cela engendre en termes de pauvreté, de précarité, demarginalisation, de crises culturelles…

Dans ces mêmes colonnes, il y a trois ans, lorsque le gouvernement avait décidé le réajustement de la parité du dirham et annoncé une augmentation du Smig, qui n’a, en fin de compte, été appliquée qu’un an après (comme si les marchés et les entreprises allaient attendre pour anticiper), j’avais écrit que l’anarchie des prix est la règle et que le laxisme des autorités dans l’application des réglementations en est le soubassement. L’économiemarocaine était déjà  fortement installée dans les pratiques spéculatives dans tous les domaines et à  toutes les occasions.

Qu’on en juge :

– Lorsque les prix affichent des hausses conjoncturelles – fêtes, grèves, saisonnalité, exportations vers l’UE, ajustement monétaire -, jamais ils ne reviennent à  leurs niveaux antérieur après le passage de la vague conjoncturelle. Donc, rigidité par rapport à  l’offre et la demande ;

– Dans l’immobilier, lorsqu’un terrain qui coûtait 10 000 à  12 000 DH lemètre carré amultiplié son prix par 5 en l’espace de 2 ou 3 ans, par quel mécanisme cela s’est-il fait ? Par la création de richesse réelle ? Non, car le terrain est le même, avec 5 fois la valeur nominale !C’est alors un transfert, une extorsion de valeur d’une catégorie de citoyens (dont les revenus ou salaires n’ont pas connu d’évolution) vers celui ou ceux qui spéculent, avec comme support lamonnaie créée sans production de richesse réelle.

– Il y a dans l’économie marocaine, pour d’innombrables biens et services, plusieurs segmentations demarché et demultiples strates prix-revenus.Quel niveau saisir dans l’appréciation de l’inflation ?

– Sans oublier les ventes sans factures, la pratique «du noir », les marchés parallèles, les souks et médinas qui relèvent de «l’économie populaire », etc.

Tout ceci pour dire que l’appréciation de l’impact de l’inflation effective, réelle et subie sur le pouvoir d’achat par l’ICV est une approche qui relève d’un autre âge et une technique que bon nombre d’économistes considèrent comme faisant partie de l’histoire de la pensée économique.Ce n’est plus un paramètre fiable pour suivre le pouvoir d’achat réel des citoyens et encore moins une politique monétaire ou salariale.Tout au plus, il peut donner une tendance moyenne, rarement réaliste.

Au Maroc, la notion de Smig est davantage un slogan syndical qu’une réalité économique

D’ailleurs, il me semble que Bank AlMaghrib travaille sur l’élaboration d’un autre indicateur, alors que dans d’autres pays les indicateurs macroéconomiques et leursméthodes d’évaluation ont beaucoup évolué.

Quant à  l’indexation du Smig sur l’ICV, le fait de retenir dans le Code du travail une pratique de 1958 et qui n’était pas appliquée auMarocmême durant la période o๠elle était à  lamode dans un plus grand nombre de pays (les trente glorieuses avec l’apogée du Keynésianisme) me paraissait incohérente.

De plus, au Maroc, la notion de Smig est davantage un slogan syndical qu’une réalité économique et sociale. Le fait d’avoir passé 20 ans au sein de la CGEM et participé à  des rounds cruciaux du dialogue social tripartite m’autorise à  porter une telle appréciation.Rares sont les entreprises qui ont une politique salariale rationnelle, rares sont les secteurs qui ont une convention collective, et même quand elle existe, elle a souvent été perturbée par les décisions gouvernementales prises dans cer taines conjonctures politiques. Par ailleurs, de nombreux secteurs ne peuvent supporter le Smig et il vautmieux les laisser entretenir leurs emplois au lieu de les pousser à  fermer, surtout qu’avec lamondialisation et l’organisation des multinationales en réseaux, elles trouvent demoins enmoins de travail.Surtout aussi que, dans le bâtiment et la promotion immobilière, il est rarement appliqué et que demultiples pratiques courantes permettent de le contourner. Alors, fixer un Smig peut concerner qui ?

Les deux volets qui sont évidemment intimement liés : ICV et indexation du Smig soulèvent en fait, à  mon sens, les fondements et la pratique de la politique économique dans notre pays car leurs mécanismes se trouvent au coeur de cette politique économique : il s’agit de l’absence d’une politique de revenus et de mécanismes de redistribution par une fiscalité juste, équitable et efficiente, débarrassée de toutes les niches d’évasion occasionnées par les exonérations, une stratégie de régulation des prix par l’exercice des contrôles prévus par les lois et règlements au niveau de leur formation, la maà®trise et l’assainissement des circuits de distribution, la fin du laxisme dans la lutte contre les pratiques spéculatives.A cet égard, les objectifs des politiques économiques et monétaires et des instruments de leur application doivent être adaptés à  nos structures économiques et sociales, à  l’état d’avancement de nos forces productives et à  la réalité de nos structures socioéconomiques.

Bref, comme dit notre proverbe populaire, «lbess qaddak iwatik»