Impressions d’un pèlerin

Le pélerinage du «Hajj» est un grand moment dans l’accomplissement de la pratique religieuse. Mohammed Benjelloun nous raconte sa propre expérience de cet évènement où la grandeur spirituelle côtoie la crainte liée à  des défaillances dans l’organisation. Il nous fait part
de ses observations, espérant qu’elles feront réfléchir les décideurs.

La quasi-majorité des Marocains revenant du Hajj considèrent comme inconvenant de faire des remarques sur le pèlerinage ou sur les difficultés rencontrées. Ils se contentent d’exprimer leur satisfaction d’avoir accompli le pèlerinage et d’en être revenus sains et saufs ; leur seul espoir est que Dieu agrée le culte rendu à  Sa «Maison sacrée».
Je ne dérogerai pas totalement à  la règle en manifestant ma joie d’avoir pu, enfin, répondre à  cette exigence de notre foi. Je formule le vÅ“u que Dieu, dans Sa grande miséricorde, accepte ma repentance et me rende meilleur. Mais, ma foi inquiète, vigilante, exigeante m’empêche de ne pas faire part de certaines observations et de mes questionnements.

On sacralise des endroits qui n’ont aucun rapport avec le spirituel, comme des hôtels…
D’abord Médine. Cette ville illuminée par le souffle divin et la présence prophétique est une cité o๠l’atmosphère générale est empreinte de sérénité, de piété et de recueillement. Ajouté à  cela, il y a un souci constant de la propreté et de l’hygiène. Tout semble être fait pour permettre aux pèlerins de se rendre à  la prière cinq fois par jour dans les meilleures conditions : nulle bousculade intempestive, au contraire, il y a une urbanité qui facilite le vivre ensemble et l’harmonie parmi les fidèles.
Cependant un élément insolite frappe l’observateur, c’est la confusion des genres : non seulement le sacré et le profane font bon ménage mais on a tendance à  vouloir sacraliser – au moins symboliquement – des endroits qui n’ont aucun rapport avec le spirituel : «La maison de la piété» ou «La maison de la foi» ne sont rien d’autre que les noms de deux grands hôtels!
L’atmosphère à  La Mecque est bien différente. Il y a d’abord l’immensité de la foule des pèlerins venant de tous les coins du monde. C’est une véritable mosaà¯que qui exprime la diversité et aussi la pauvreté du monde islamique. Ces flots humains, ces centaines de milliers de personnes réunies dans un espace restreint et aspirant au même objectif : accomplir le rite et participer à  toutes les prières en commun, tout cela peut susciter un sentiment mitigé o๠se mêlent grandeur et crainte. Parfois, à  l’entrée et à  la sortie de la mosquée, on est saisi par une forme d’oppression tellement la foule est compacte. On est enclin à  croire alors que seule l’assistance divine, présente à  tous les instants, nous épargne des incidents majeurs.

Des dysfonctionnements majeurs persistent malgré les efforts des autorités saoudiennes
Il est incontestable que les autorités saoudiennes améliorent constamment les conditions du Hajj. Cependant, des dysfonctionnements majeurs persistent. Je me contenterai d’en souligner trois.

1. Un des piliers du Hajj, c’est la circumambulation, le tawaf autour de la Kaâba. Comment se fait-il que cet espace déjà  restreint étant donné la foule qui s’y presse, soit progressivement envahi par des fidèles qui s’y installent non pour le tawaf, mais pour prier, obligeant ainsi des centaines de personnes à  monter au premier étage pour accomplir le rite qui dure alors trois fois plus de temps ? Quant à  ceux qui ont encombré le pourtour de la Kaâba pour la prière du fajr en particulier, quel recueillement peuvent-ils espérer dans le brouhaha et la presse inhérents au rite lui-même ? Le plus navrant est que, lorsque vous terminez les sept tours rituels et que vous cherchez à  quitter les lieux, vous n’avez d’autre alternative que de marcher pratiquement au milieu et parfois sur ceux qui prient, car tous les passages sont totalement obstrués ; l’intervention molle de quelques gardes est d’une inefficacité patente. Tout le monde semble impuissant et résigné devant pareille situation qui, manifestement, nuit à  l’accomplissement serein d’un rite essentiel.

2. Le séjour à  Mina s’améliore d’année en année. Mais il n’est pas acceptable que le jour de ‘Arafat (l’apogée du Hajj), les fidèles, au lieu de passer la journée à  prier et à  se recueillir, soient obligés de faire la queue pendant près d’une heure pour accéder à  des toilettes notoirement insuffisantes. C’est la situation que nous avons vécue autour de nos tentes. Spectacle déshonorant et humiliant.

3. Nous devons tous avoir conscience que la Kaâba et le Haram ne sont pas seulement le patrimoine de tous les musulmans à  travers la planète, mais également un patrimoine universel appartenant à  l’humanité entière. La préservation de ces lieux saints, de leur majesté, de leur grandeur, d’un environnement qui les met en valeur, est un impératif absolu. Or, il semble qu’un aveuglement général, conséquence probable de la course au profit, ait fait oublier à  certains la notion même de patrimoine et la nécessité de le sauvegarder. Sinon, comment expliquer qu’on ait permis la construction, à  quelques dizaines de mètres du Haram, d’un immeuble de 50 étages environ, dominant ainsi l’ensemble des lieux, les écrasant et les rapetissant ? Une pareille faute de goût est inconcevable dans un pays civilisé, o๠si, parfois, l’argent est roi, l’Etat se doit d’imposer des freins à  l’appétit des plus voraces pour protéger l’environnement et sauvegarder le patrimoine. Ne perçoit-on pas la symbolique de cette course effrénée vers plus de hauteur et plus de béton ? Le culte de l’argent va-t-il triompher du culte dû à  Dieu ?

Je m’arrête à  ces considérations qui, je l’espère, donneront à  réfléchir aux décideurs afin de prendre les mesures permettant de mettre un terme au gâchis en cours.