Images et bruit de l’année 2011

Les gens aiment se rappeler du temps passé et se convaincre qu’une année est terminée…

Les éphémérides de fin d’année ne sont pas seulement un marronnier privilégié par les médias du monde entier pour faire un bilan à moindre coût et prendre des vacances plus ou moins méritées. Il y a aussi une demande du public qui aime à se rappeler du temps passé et surtout à se convaincre qu’une année est terminée. Mais est-ce pour se préparer au pire ou pour s’attendre au meilleur ? Ou n’est-ce alors qu’une façon de conjurer le sort, de faire son deuil de l’année qui s’achève en se rassurant comme ce type qui n’en finit pas de tomber du dernier étage et, arrivant à chaque étage dans le sens de sa chute, se dit : «Jusqu’ici, ça va». L’homme a besoin de compter et de jalonner le temps qui passe. Il a besoin de fractionner l’horloge de la vie et de mettre, entre lui et sa propre fin, des souvenirs et une histoire. Sacrifions donc à la tradition qui veut qu’il n’est pas de fin d’année sans images fortes ni faits saillants ayant marqué celle qui se termine. C’est un choix on ne peut plus subjectif car la mémoire est un poète, alors n’en faisons pas un historien, comme nous le conseillait un sage écrivain qui aurait détesté toutes ces lois mémorielles qui verrouillent l’Histoire et dont certains Etats font une consommation aussi immodeste qu’ immodérée.
L’homme a commencé à fractionner le temps en années lorsqu’il inventa le calendrier. Les religions révélées ou non ont eu donc leurs repères, leur temps évolutif en forme de cycle et donc leur histoire et leur civilisation. Mais avant cela comment faisait-on pour marquer le temps qui passe ? Dans son ouvrage L’Univers, les dieux, les hommes, le grand spécialiste de la mythologie grecque, Jean-Pierre Vernant, s’interroge : «Qu’est-ce qu’il y avait quand il n’y avait pas encore quelque chose, quand il n’y avait rien ? A cette question, les Grecs ont répondu par des récits et des mythes». Plus tard, les Romains adressaient des prières au commencement de l’année nouvelle à la déesse Anna Perenna (anneau des années). Car année vient de annus qui veut dire anneau, donc un cercle et un cycle qui se boucle comme un serpent qui se mord la queue. Pour cette année écoulée, ce processus cyclique en forme d’anneau (annus) est qualifié d’annus horribilis, (année horrible) au vu d’un certain nombre de faits, de vicissitudes et autres catastrophes. Les médias n’en finissent pas de passer en revue les différents bouleversements politiques, climatiques et économiques qui ont marqué une année particulière. Il faut dire aussi que si 2011 est considérée comme l’année de tous les dangers, c’est aussi parce que le système d’information a entamé ces derniers temps précisément un vrai tournant. Les nouvelles technologies d’information sont désormais au premier plan pour pointer et enregistrer les faits et les événements en cours. Cette instantanéité et la prolifération des supports de réception, ainsi que leur démocratisation, donnent un accès universel, direct et vertigineux à toute la clameur du monde. On laissera à chacun la liberté d’apprécier cette clameur et d’en hiérarchiser l’importance ou l’impact. Cette clameur est comme une musique qui n’est en définitive, disait Henry Miller, que ce «bruit que fait le nageur dans l’océan de son inconscient». Pour les amateurs des éphémérides de circonstance et les fans du petit jeu : «Quelle image et quel fait retenez-vous de l’année écoulée ?», chacun, ici comme ailleurs, ira vers son penchant, fera son choix selon telle émotion, tel intérêt ou tel calcul. En ce qui me concerne, c’est au gré d’un zapping rapide qu’il m’a été donné de comparer deux images fortes et contrastées : une foule hystérique en larme après la mort du dictateur Kim Jong Il et les funérailles toute en dignité de l’écrivain et ancien président slovaque Vaclav Havel. Décédés à quelques heures d’intervalle, l’un avait tyrannisé et affamé son peuple avant de faire disparaître l’individu dans la servitude et le culte de la personnalité. L’autre a libéré l’individu du magma et de la folie d’une idéologie dévoyée et d’une machine à broyer la liberté et la dignité de l’homme. Le premier était un psychopathe et un ivrogne, le second était un écrivain, un dramaturge et un poète. Un homme de litres face à un homme de lettres, comme aurait pu dire notre regretté ami Saïd Seddiki. Mais les larmes et l’hystérie de la foule nord-coréenne avaient quelque chose de factice et de trouble face au silence recueilli des Slovaques en pleurs. Ces deux images mises ensemble en disent plus long que n’importe quelle analyse sur les rapports du peuple aux gens et aux lieux du pouvoir, de n’importe quel pouvoir.