Ils ont gagné

Nos pères avaient compris qu’il ne saurait y avoir d’émancipation du pays sans émancipation féminine. Ce pourquoi, en même temps qu’ils prônèrent le droit des femmes à  l’instruction, ils se firent les défenseurs du dévoilement de leurs sÅ“urs, épouses et filles.

On en a conscience certes, mais une conscience épisodique, qui se réveille sous le coup d’un évènement, d’une image et qui, sitôt ceux-ci passés, tend à s’effacer avec eux. Pourtant le fait est là : les temps, au Maroc, ont changé, nous avons basculé dans un autre «mood», un «mood» régressif qui nous renvoie des lustres en arrière.

Pour expliquer la victoire sans appel de son parti aux élections communales et régionales, Abdelillah Benkirane, triomphant, a déclaré, parlant du mouvement qu’il incarne, que lui et ses «frères» ont récolté ce qu’ils ont semé. Faisant montre de sa connaissance des lettres françaises, il a illustré son propos en se référant à la fable de la cigale et de la fourmi. «C’est comme la cigale et la fourmi. Nous travaillons et les autres chantent». On ne peut que lui donner raison. Au cours des trois dernières décennies, les islamistes marocains ont entrepris un travail idéologique de fond, grandement aidés en cela par la répression menée contre l’extrême-gauche sous Hassan II et la politique d’arabisation de l’enseignement public qui, à compter de 1975, ouvre l’Education nationale à certains enseignants Frères musulmans. Ce travail de «fourmi» a porté ses fruits dans le champ politique comme nous venons d’en avoir un nouvel exemple ce 4 septembre. Mais c’est dans le champ social, dans les modes de vie et les comportements qu’il a produit ses effets les plus éclatants. Le changement induit se traduit par des signes multiples qui, pris séparément, peuvent apparaître comme des «épiphénomènes». C’est ainsi d’ailleurs que certains commentateurs se sont employé à qualifier les incidents qui émaillèrent l’été – le «no bikini» d’Agadir, l’affaire des jupes d’Inezgane, le lynchage de Fès …- et contre lesquels toute une frange de la société civile a réagi avec force. Ces éditorialistes ont ironisé sur le fait de s’émouvoir d’une affaire de jupes quand les vrais problèmes seraient ailleurs, comme si la défense des libertés publiques ne pouvait aller de pair avec celle de la justice sociale. Or cette fameuse affaire de jupes a agi comme un révélateur de la régression idéologique en cours. Première affectée par le vent liberticide qui se lève sur le pays, la femme dont la liberté de mouvement et d’être se rétrécit de façon inquiétante. L’exemple le plus parlant est celui du droit de se mettre en maillot de bain. Depuis quelques années en effet, les Marocaines y réfléchissent à deux fois avant de se dénuder sur les plages marocaines. Plus d’une qui, depuis qu’elle a ouvert les yeux, a toujours profité des plaisirs de la mer, avoue ne plus oser le faire. Le spectacle de femmes suant dans leurs voiles alors que les hommes s’ébrouent dans l’eau est devenu commun. Cela paraissait cependant encore juste une tendance qui, pour être forte, n’était pas exclusive. Mais le pas est sauté quand on apprend que sur une plage telle  celle de Tanger, il n’y aurait, selon ce témoignage recueilli auprès d’une jeune Tangéroise, définitivement plus de baigneuses en maillot ! D’apprendre cela, je l’avoue, m’a assommée. Cette magnifique plage de Tanger qui, dans les années 70, nous accueillait, vacanciers venus de l’intérieur du pays, dans une ambiance festive et colorée, dont les terrasses coquettes abritaient les premiers rendez-vous, cette plage où les bikinis rivalisaient d’impertinence et où il était malvenu de descendre avec ses vêtements, cette plage-là serait à présent interdite à la baignade féminine ! Qu’on ne se paye plus de mots, nous avons basculé ! Nous avons basculé dans un autre temps, le retour en arrière n’est plus une vue de l’esprit, c’est un fait avéré.

«Dans l’entreprise où je travaille, me confiait cette jeune Tangéroise, nous ne sommes plus que deux à ne pas être voilées. Et c’est difficile de résister à la pression qui s’exerce sur nous. Car quand tu ne portes pas le voile, tu peux très vite être assimilée à une prostituée». En effet, toujours selon les confidences de mon interlocutrice, Tanger, en parallèle à la pression islamiste, connaîtrait un développement inquiétant de la prostitution. Ceux-là mêmes dont les épouses sont dûment voilées se retrouvent le soir avec des jeunes personnes dévoilées dont ils paient les services. Le comble du vice et de l’hypocrisie sociale. Mais le reflet éloquent de la société de l’interdit, une société travaillée par la frustration et où la femme est reléguée au statut d’objet sexuel, avec ou sans voile.

Nos pères avaient compris qu’il ne saurait y avoir d’émancipation du pays sans émancipation féminine. Ce pourquoi, en même temps qu’ils prônèrent le droit des femmes à l’instruction, ils se firent les défenseurs du dévoilement de leurs sœurs, épouses et filles. Aujourd’hui, on assiste au phénomène inverse. Le voile est réapparu. Et le Maroc s’enfonce dans la régression. Vous avez gagné M. Benkirane. Bien au-delà de ces sièges remportés par le parti, ce 4 septembre.