Il y a loin de la coupe aux lèvres

Après un gouvernement qui ne comporte qu’une seule femme, rebelote, on continue dans la même logique ! Les femmes restent, une fois de plus, les grandes oubliées des hauts postes de responsabilité. Et cela alors même que l’Etat multiplie les belles déclarations d’intention pour ce qui est de leurs droits.

Offrir une rose ou quelques pralines, ce n’est pas grand-chose, juste un geste symbolique et pourtant le fait qu’il n’ait pas été accompli a été très mal vécu. Les femmes de 2M ou, du moins, beaucoup parmi elles, ne décolèrent pas. A l’occasion du 8 Mars, alors qu’il est désormais de tradition pour les grandes entreprises du pays de célébrer la journée de la femme en honorant celles qui travaillent en leur sein, le personnel féminin de la deuxième chaîne n’a pas eu droit au moindre message de reconnaissance de la part de sa direction. Gros qu’elles ont eu sur le cœur ces journalistes femmes et ces camerawomen dont le travail a consisté ce jour-là, comme tous les précédents 8 Mars, à braquer les projecteurs sur les Marocaines méritantes. Ne dit-on pas que les cordonniers sont les plus mal chaussés ! Le proverbe s’applique bien pour la circonstance. Depuis sa création, 2M s’est toujours évertuée à présenter un visage de modernité. Et là, en cette journée symbolique, elle oublie ses femmes ! Une contradiction flagrante avec les valeurs démocratiques, parmi lesquelles la défense des droits des femmes, dont elle se veut porteuse. Du côté des intéressées, qui y ont vu du mépris à leur égard, la pilule n’a pas été avalée. Au-delà et même si le fait de fêter cette journée ne signifie nullement qu’on soit respectueux des droits de celles qu’on célèbre, l’anecdote montre combien, chez 2M comme chez tant d’autres de nos institutions, il y a loin de la coupe aux lèvres pour ce qui est de la valorisation et de la reconnaissance des femmes.

Dans le même ordre d’idées mais à une tout autre échelle et d’une bien autre gravité, ces dernières nominations dans la fonction publique ; sur les 15 nouvelles propositions qui ont été validées jeudi 14 mars par le Conseil de gouvernement, on n’a compté que trois femmes ! Après un gouvernement qui n’en comporte qu’une seule, rebelote, on continue dans la même logique ! Les femmes restent, une fois de plus, les grandes oubliées des hauts postes de responsabilité. Et cela alors même que l’Etat multiplie les belles déclarations d’intention pour ce qui est de leurs droits. Que la parité a été inscrite noir sur blanc dans la nouvelle Constitution. Qu’il a été décidé de créer une haute autorité, l’APALD, pour veiller à son respect et lutter contre les discriminations sexistes. Des textes et des discours : on en a, en veux-tu, en voilà. Mais pour passer de la théorie à la pratique, c’est une tout autre histoire. Car comment, dans les faits, se prémunir contre le poids des mentalités, comment se libérer de ce paternalisme et de ce machisme qui dictent le comportement des responsables et dont leurs auteurs n’ont parfois même pas conscience ? Ainsi de notre bon ministre de la communication et porte-parole du gouvernement tout content de souligner qu’après l’entrée en vigueur de la nouvelle loi organique, l’évolution de la part des femmes dans les nominations dans les hautes fonctions est passée (rendez-vous compte !) de 6% à 11,6% (16 femmes sur 140 nominations depuis la mise en œuvre de la nouvelle réglementation). A écouter M. El Khalfi, la performance serait presque à applaudir ! On passe de zéro à epsilon et il faudrait se réjouir ? Non, cher ex-confrère, on ne peut pas applaudir d’en être encore au point de partager le peloton de queue avec l’Arabie Saoudite en matière d’indice des genres (129e sur 135 !). Mais, là aussi, comment s’étonner d’un tel état de fait quand le chef du gouvernement du Maroc, sur une chaîne de télévision étrangère (TV5), déclare avec un naturel confondant qu’«on ne va pas rendre service aux femmes si on les tire par les cheveux pour les placer au gouvernement» ! Une vraie fixation que Si Benkirane fait sur nos cheveux, à nous ses concitoyennes ! Quelques mois plus tôt, il expliquait, en parlant des querelles au Parlement, qu’il n’était pas question de devenir comme «ces bonnes femmes qui s’arrachent les cheveux au hammam». On ne peut pas lui en vouloir, à notre chef de gouvernement, c’est comme ça qu’il pense. On ne peut pas lui en vouloir de ne pas réfléchir comme nos pères qui permirent à ce pays de devenir indépendant et qui avaient compris, il y a plus de 60 ans déjà, que sans émancipation féminine, il n’y a pas de développement national. Cette génération avait fait le choix de l’évolution et, pour ce faire, avait chaussé mentalement des bottes de sept lieues pour tirer le Maroc vers l’avant. Pas par les cheveux, non ! Ces hommes-là appartenaient à une autre race, celle des précurseurs et des visionnaires.