Il nous reste l’éducation

Le capitalisme turbo a eu un effet dévastateur sur l’échelle des valeurs et on ne peut réduire notre système éducatif au seul souci de répondre à  l’impératif du capital ou de la division internationale du travail. Si la précipitation ou l’urgence est le vilain défaut des politiques qui ont été menées, pour paraphraser notre expert national, le fin mot est de se doter de structures pérennes à  l’abri des vicissitudes politiques.

Portant une blessure ontologique, suite à l’occupation française de son pays par Napoléon, le philosophe allemand Fichte dispensait ses cours sur la nation allemande, qu’il commença par cette petite phrase  lourde de conséquences puisqu’elle changea la face du monde, sous le regard railleur des éléments des services de renseignements français : «Nous avons tout perdu, il nous reste l’éducation». L’unificateur de la Prusse, Bismarck, se revendiquait de l’héritage de Fichte, et le philosophe fut érigé, un demi-siècle après sa mort, le père de la nation allemande quand la Prusse vainquit la France en 1870.

Il nous reste, dans cette phase cruciale pour notre pays, l’éducation. Cela semble un lieu commun, mais comment y parvenir ? Convenons d’emblée que les problèmes de l’éducation sont des plus complexes car ils ne sont pas réductibles au simple cursus académique. L’école ne peut être soustraite de son environnement. En amont, les problèmes de la société, sa culture, déteignent sur l’éducation. En aval, les perspectives d’embauche ou les voies d’ascension sociales influent sur la qualité de l’enseignement. Comment un élève peut-il être motivé si l’école n’est qu’une instance de reproduction sociale, pour reprendre l’expression du sociologue Bourdieu. Les nostalgiques de notre système éducatif oublient que si notre école prodiguait un enseignement de qualité, c’est parce que les élèves et les familles étaient motivés, car l’école publique était une voie d’ascension sociale. Ce qui n’est plus le cas. Un des principes fondamentaux en matière d’éducation est de ne pas succomber à la nostalgie ; elle est mauvaise conseillère.

Mais au-delà de la complexité des problèmes de l’éducation, on ne peut éluder une question fondamentale, qui certainement façonnera notre système éducatif : quelle ambition collective nourrissons-nous ? Et son corollaire : qui sommes-nous et que voulons-nous devenir ?

J’ai eu à écouter un de nos meilleurs experts en la matière lors d’une journée de réflexion sur notre système éducatif et qui avait occupé le poste d’inspecteur général au sein du ministère de l’éducation nationale, Abdelillah Mossadeq, dans un exposé lucide et sans complaisance. On peut dégager les deux temps forts des cycles des réformes : celui de l’après-Indépendance qui a posé les quatre principes fondamentaux qui se voulaient une réponse à une ambition collective : la généralisation de l’enseignement, son unification, l’arabisation et la marocanisation (c’est-à-dire ne plus faire appel à des coopérants étrangers). Nous savons dans les faits que ces principes n’ont pu être menés à terme, ou de manière chaotique. Le deuxième temps, celui qui a coïncidé avec la vague de la mondialisation à partir des années 90 et qui mettait l’accent sur le principe d’ouverture, en tranchant avec les quatre principes initiaux brandis au lendemain de l’Indépendance. On voulait s’inscrire dans la division internationale du travail en se soumettant aux fourches caudines du marché. Qui posait les problèmes de l’éducation à l’époque si ce n’est les instances économiques  mondiales ? A y réfléchir, les référents aux supports identitaires étaient de la poudre aux yeux. Dans la première phase comme dans la deuxième, je cite, notre système éducatif a pâti de deux travers : la précipitation et la tendance exacerbée au compromis. On évitait les questions qui fâchent en les différant. On confondait consensus, principe fondamental autour d’une ambition collective, et compromis…Or la voie du consensus suppose que les différents protagonistes soient capables de se mettre à la place de l’autre… Est-ce le cas chez nous ?

Il y a nécessité d’un troisième temps qui ne peut faire table rase des acquis et les accumulations qui se sont égrenés pour plus d’un demi-siècle. Mais on ne peut passer sous le boisseau les échecs et les errements. Le monde est en train de changer en profondeur, et la tendance de faire de l’éducation un produit comme un autre a eu des effets pervers. Est-ce un hasard que les problèmes de l’éducation étaient au centre du débat politique en France dans cette phase où le capitalisme turbo s’essouffle en laissant sur les bas côtés des dommages collatéraux ? N’avons-nous pas vu des médecins, des artistes d’Europe de l’Est, se convertir en pizza delivers, ou chauffeurs de taxis, ou au mieux, real estate agents (agents immobiliers) ? Au pire, leurs filles se sont déversées comme des laves d’un volcan pour les besoins du marché du plaisir ? On ne vaut pas par ce qu’on sait faire, mais parce qu’on gagne ? Le capitalisme turbo a eu un effet dévastateur sur l’échelle des valeurs et on ne peut réduire notre système éducatif au seul souci de répondre à l’impératif du capital ou de la division internationale du travail.  

Si la précipitation ou l’urgence est le vilain défaut des politiques qui ont été menées, pour paraphraser notre expert national,  le fin mot est de se doter de structures pérennes à l’abri des vicissitudes politiques. «Les hommes ne deviennent le jouet de puissances cachées, pour reprendre Fichte, que s’ils sont tous également aveugles et ignorants ; mais il leur appartient de n’être ni aveugles ni ignorants».

Gardons-nous de toute précipitation en matière d’éducation et confectionnons des structures pérennes autour de principes généraux pour être maîtres de nos destinées et non le jouet de «puissances cachées».