Il ne suffit pas d’espérer, encore faut-il y croire

Repenser l’Etat, c’est repenser le secteur public. Certaines activités
sont nécessaires au développement. Si elles doivent être gérées
avec les méthodes du privé, elles ne peuvent en adopter le moteur
: le profit.

Le tremblement de terre d’Al Hoceïma nous plonge tous dans la tristesse, quelques jours après la vague de joie indescriptible dont le football n’a été que le révélateur. De la manière d’en traiter les conséquences dépendront beaucoup de choses. Nous n’avons qu’un choix : être impeccables.
Dans ce cadre-là, j’échangeais avec un haut responsable autour de la RAM. A mon humble avis, la compagnie nationale devrait multiplier les vols à partir de l’Allemagne et de la Hollande, pays d’accueil d’une émigration importante originaire des régions sinistrées. Le responsable me rappela que la RAM avait «rayé» les vols vers Al Hoceïma et bien d’autres villes. Nous avons bifurqué sur la notion de service public. Je garde pour moi les réflexions du haut responsable et je vous livre la mienne. Je ne pense pas que l’on puisse imposer à la RAM la seule rationalité économique. Cette compagnie doit être un vecteur de développement avec ce que cela implique comme mission de service public. La rationalité, c’est de définir cette mission, son coût, son financement qui ne peut être, en majeure partie, qu’une subvention.
Ne plus desservir une multitude de villes, fortement enclavées par ailleurs, ajoute au handicap de ces contrées. En outre, il faut se poser sérieusement la question de la cohérence de la gestion de l’Etat. Les aéroports qui ne sont plus desservis ont été construits par l’ONDA, dans des conditions qui méritent analyse d’ailleurs. Il n’y a pas si longtemps, un démembrement de l’Etat (ONDA) investit dans des équipements, un autre (RAM) les condamne à la déperdition. Car pourquoi entretenir une aérogare qui ne reçoit plus d’avions ?
Au-delà, c’est toute l’approche du rôle de l’Etat qui doit être au centre du débat. Après un vagabondage idéologique de plus d’une décennie, il est temps de refixer les positions. L’Etat-facilitateur, qui déléguerait au privé la réalisation d’un projet de développement, cela ne marche pas. Les tenants de cette théorie, qui domine au niveau international, oublient plusieurs vérités. La première est que la croissance ne signifie pas le développement. Cette identité n’est acquise que quand on est face à une économie intégrée et encore. L’Europe cherche, depuis quelque temps, à comprendre pourquoi le chômage ne baisse pas, même en période de croissance. Chez nous, les chiffres, même triturés, sont révélateurs. La courbe du taux de croissance à l’allure de montagnes russes en fonction de la pluviométrie. Rien n’est plus trompeur. Il suffit de raisonner hors agriculture et ce que l’on découvre est inquiétant. Nous avons un taux qui varie entre 2,5 et 3,2 % sur les dix dernières années. Cela veut dire que les performances de l’agriculture n’ont qu’une infime incidence sur le reste des activités. Tout est dit dans ce constat, la désintégration, le sous-développement des campagnes, etc.
Les déficits sociaux sont des handicaps économiques, l’absence de tout aménagement du territoire est un handicap économique, le manque d’attractivité du Maroc profond est une tragédie. L’Etat ne peut se reposer sur le privé pour ce qui relève de ses fonctions régaliennes.
Repenser l’Etat, c’est repenser le secteur public. La libéralisation à tout va n’est pas la solution. Certaines activités sont nécessaires au développement. Si elles doivent être gérées avec les méthodes du privé, elles ne peuvent en adopter le moteur : le profit.
Retour au séisme, les téléspectateurs ont pu voir la nature des constructions détruites. Depuis 20 ans, on associe l’habitat insalubre aux bidonvilles du péri-urbain. C’est encore une fois une injustice faite au monde rural. S’il y a des Marocains qui acceptent des conditions indignes en émigrant en ville, c’est que la situation de la paysannerie miséreuse est encore plus catrastrophique. L’habitat insalubre n’est pas marginal dans nos campagnes. De plus, il est disséminé, d’où la difficulté d’accès aux équipements de base. L’absence de villages paysans est dramatique. Il nous faut réfléchir en ce sens.
Au Maroc, nous avons trop pris l’habitude d’importer les solutions et parfois même les problématiques. Il est urgent aujourd’hui de dégager des voies volontaristes de développement. Ceux qui pensent les trouver au Bengladesh se trompent. Il ne s’agit pas de larmoyer, mais de proposer aux Marocains un projet mobilisateur.
Un amuseur avait dit qu’il ne suffit pas d’espérer, encore faut-il y croire. Parce que j’y crois fermement, j’ai choisi de vous parler développement pour montrer ma communion avec nos concitoyens meurtris à Al Hoceïma. Ils sont les premiers à savoir que le plus horrible dans ces situations c’est que la vie continue. Alors débattons entre nous, battons-nous, pour qu’après les larmes de détresse, une nouvelle fois, les larmes d’allégresse mouillent les visages. Battons-nous pour que cette nation ne soit plus «sevrée de grandeur», comme dirait ce même haut responsable. Le patriotisme n’est pas ringard