Il ne faut jamais sous-estimer le rôle de son avocat

Pressé d’en finir, estimant (à  tort) que son avocat faisait trainer les choses, Radouane demande à  ce dernier de se désister et de se retirer du dossier. En fait, Radouane ignore qu’il n’aura pas d’honoraires à  payer, et, dans cette éventualité, craint que le juriste ne se montre trop gourmand : autant le virer tout de suite…

Parfois les choses les plus simples prennent des tournures imprévues et complètement loufoques ! Radouane est un jeune ouvrier comme il y en a des milliers à Casablanca. Arrivé de sa campagne natale, il s’est engagé comme manœuvre dans une usine, puis progressant au fil des années, il a atteint le stade d’ouvrier spécialisé dans le découpage des plaques de fer et d’aluminium. Tout allait bien, jusqu’au jour où il fut victime d’un accident du travail : au cours d’une manipulation délicate, et suite à un faux mouvement, le voilà amputé du petit doigt de la main gauche.

Et c’est là que le film commence.

Il est rapidement pris en charge par son employeur, soigné dans d’excellentes conditions, et suivi médicalement tout au long de sa convalescence. Son patron ayant fait «une déclaration d’accident du travail», le dossier de Radouane arrive au tribunal chargé de fixer le montant de l’indemnité que l’assureur de l’entreprise devra lui verser. Lors de la première audience, le magistrat explique à l’ouvrier qu’il s’agit d’une procédure écrite, et qu’il doit prendre un avocat. Radouane répond qu’il n’a pas les moyens financiers pour cela, et le juge l’envoie chez le bâtonnier, qui lui en commet un d’office. Les audiences se succèdent, l’expert médical remet son rapport, et la Cour alloue à Radouane la somme de 22 000 DH, ce qui est relativement intéressant par rapport à sa condition sociale. Cependant, pressé d’en finir, estimant (à tort) que son avocat faisait traîner les choses, Radouane demande à ce dernier de se désister et de se retirer du dossier. En fait, Radouane ignore qu’il n’aura pas d’honoraires à payer, et, dans cette éventualité, craint que le juriste ne se montre trop gourmand : autant le virer tout de suite.

L’homme de loi s’exécute et remet son désistement : dossier à archiver.

Mais pour Radouane, le marathon ne fait que commencer. Pour obtenir une copie du jugement, il faut se déplacer au tribunal, faire une demande, et revenir deux jours plus tard récupérer le document. Or, notre ami a repris son travail à l’usine, et ne peut se permettre de s’absenter deux jours de suite. Qu’à cela ne tienne, pense-t-il : il usera de malice. Effectivement, peu de temps après il est en possession du jugement. Mais là, il faut lancer la procédure de notification/exécution contre l’assureur : ce qui signifie un autre déplacement au tribunal où, cette fois, il faudra payer les frais d’huissier, puis ouvrir auprès du service compétent un dossier d’exécution (Radouane commence confusément à comprendre la nécessité d’un avocat pour cette procédure complexe). Une fois ce dossier ouvert, il convient de s’armer de patience, et d’attendre que l’assureur s’acquitte des montants jugés. Cela peut prendre quelques semaines (les assureurs privilégiant les dossiers gérés par des avocats) ou quelques mois (surtout s’il y a de la grève dans l’air !). Et il s’agit aussi de contrôler le dossier assez régulièrement, ce qui suppose beaucoup, beaucoup d’absences pour notre ouvrier. Il s’arrange comme il peut, utilise ses amis… et finalement on lui apprend que la somme a enfin été virée sur le compte du tribunal. Il s’y précipite, et là, on lui explique à nouveau que, de toutes les manières, le règlement final se fera deux étages au-dessus, chez le comptable de l’ordre des avocats (en application d’un article 57 controversé par ailleurs). Pas de problème, estime Radouane, muni du désistement de son avocat, et qu’il produit donc au comptable en question. Document non valable, estime le comptable, car il est adressé au président du tribunal et non au bâtonnier, et parce qu’il manque le tampon du cabinet d’avocat. Alerté, ce dernier vient au secours de Radouane, lui remet un second désistement, dans lequel il explique qu’il ne suit plus ce dossier depuis belle lurette, et  demande au comptable de bien vouloir régler son dû directement à l’intéressé, et dans les plus brefs délais, l’ouvrier ayant assez attendu comme cela.

Sauf que, quand on est obtu, on le reste : en guise de toute réponse, le comptable délivra à Radouane un avis de paiement, lui demandant de le remettre à son avocat, lui demander de le remplir, signer et cacheter, puis de le lui ramener en personne car le chèque était déjà libellé au nom du juriste !
Sentant la moutarde lui monter dangereusement au nez, et avant qu’il n’y ait mort d’homme, l’ouvrier s’est résolu à revenir chez le juriste…et l’affaire n’est toujours pas terminée !