Il faut faire émerger une économie solidaire au Maroc

Des réseaux de solidarité nombreux traversent la société marocaine. Il faudrait formaliser et instrumentaliser ces liens sociaux efficaces, pour les mettre au service d’une politique de développement financée par les populations elles-mêmes. L’Etat assurerait leur encadrement et le suivi de la réalisation des projets qu’elles préparent, en étroite coordination avec les collectivités locales.

Le Maroc occupe la peu enviable 126e place parmi les 176 pays classés par le PNUD, classement qui traduit une réalité que seuls les liens de solidarité familiale et sociale ont permis jusqu’à ce jour d’amortir. Ces liens, qui sont le fruit des traditions historiques séculaires de ce pays, ont des effets structurants et génèrent cette fameuse baraka, que d’aucuns n’hésitent pas à évoquer pour expliquer la stabilité du pays. Cette stabilité risque toutefois d’être éphémère, ce qui appelle la mise en œuvre de programmes appropriés de développement.

A l’origine, le modèle de la première cité islamique fondée par le Prophète à Médine
Le Maroc fait ainsi partie de ces pays où l’éthique islamique se trouve ainsi interpellée suite, notamment, aux progrès matériels réalisés dans la sphère occidentale du monde. Fondée sur la solidarité, l’éthique islamique avait pourtant permis un développement sans précédent du monde musulman. Elle fut à l’origine du développement, au sein du tissu social marocain, de sentiments de fraternité qui trouvent leur origine dans le modèle de la première cité islamique fondée à Médine par le Prophète Mohammed.
La société marocaine a vécu, des siècles durant, dans un système marqué par ces principes. Elle a pu connaître des phases de progrès, et a même atteint des niveaux élevés de développement, comparativement à d’autres contrées. Néanmoins, la décadence et la longue phase de stagnation et de blocage qu’elle a connues, à compter du XVIe siècle, ont facilité l’installation, au début du XXe, du Protectorat français.
L’administration directe par ce pays fut porteuse d’un système de valeurs nouveau, et les structures économiques, sociales, politiques et culturelles furent profondément marquées par la présence française, qui a eu pour corollaire une destruction ou, tout au moins, une marginalisation progressive des structures traditionnelles.
Mais de forts liens de solidarité ont continué à relier les composantes de la société marocaine. Ce sont ainsi les réseaux familiaux, d’appartenance à un douar, à une tribu ou à une région qui constituent les véritables filets d’une solidarité, essentiellement informelle mais suffisamment efficace pour permettre au corps social de résister, voire de générer des réalisations sans lesquelles la situation sociale serait devenue explosive.
Il n’est, naturellement, pas pratique de chercher à formaliser toutes les actions de solidarité qui traversent ces réseaux. Mais il est plus que jamais urgent d’œuvrer à la mise en place de mécanismes permettant à ces circuits de fonctionner davantage, voire de s’élargir pour embrasser des actions qui dépassent le strict cadre familial ou du seul groupe social d’origine.
Il s’agit, en somme, d’instrumentaliser ces liens sociaux pour les mettre au service d’une politique de développement dont le financement devrait être assuré par les populations elles-mêmes, et par les personnes liées à ces populations par les liens susmentionnés.
Cela est d’autant plus nécessaire que les moyens financiers de l’Etat ne lui permettent plus aujourd’hui de réaliser, directement, tous les programmes d’investissement nécessaires. Nous sommes, en effet, loin de la période de l’Etat providence qui décidait à la place des citoyens. Ni les possibilités budgétaires, ni les objectifs retenus, ni l’évolution de la société elle-même ne permettent de revenir à cette approche. Mais l’Etat doit assurer la mobilisation des populations concernées. Il lui appartient de les encadrer et de suivre avec eux la réalisation des projets qu’elles préparent.
Les collectivités locales ont également un rôle de premier ordre à jouer en la matière, mais, comme il ressort du rapport mondial sur le développement humain, établi par le PNUD, «pour que les instances locales puissent répondre aux besoins de la population, ces deux sphères doivent communiquer en permanence. Une société civile bien structurée, bien informée, capable de recueillir et d’exprimer l’avis de la communauté est donc indispensable» (Rapport sur le développement humain, PNUD, 2003). Les progrès réalisés ces dernières années sur le chemin de la constitution d’une société civile agissante constituent l’un des préalables à l’éclosion d’une économie solidaire qui, comme le souligne le Pr. Paul H.Dembinsky, «met l’acte économique au service d’objectifs et de finalités de nature sociale, éthique ou environnementale» («Economie sociale, une réalité multiple, finance et bien commun», Revue de l’Observatoire de la Finance, Genève, N°20, 2004).
Précisons d’emblée que l’expansion de cette économie solidaire ne concerne pas les seuls pays en développement. Ainsi, dans la stratégie de cohésion sociale du Conseil de l’Europe, une place de choix lui est accordée. Et il est demandé aux gouvernements «de prendre en compte la préoccupation naissante de la part des citoyens pour promouvoir de nouvelles formes d’action économiques qui s’inscrivent dans une approche de cohésion sociale, par les moyens dont ils disposent, notamment par la consommation et l’utilisation de leurs épargnes».
Au Maroc, une telle démarche permettrait de mobiliser les énergies, ce qui est déjà un élément essentiel dans toute politique de développement. Elle trouverait dans le secteur informel un vaste champ pour la réalisation d’actions que ni le marché ni le secteur public ne sont aujourd’hui en mesure de réaliser. L’éthique islamique serait alors source de renforcement du sentiment de solidarité, lequel reste la base de l’économie solidaire

Ce sont les réseaux familiaux, d’appartenance à un douar, une tribu ou une région, qui constituent les véritables filets d’une solidarité, essentiellement informelle mais suffisamment efficace pour permettre au corps social de résister, voire de générer des réalisations sans lesquelles la situation sociale serait devenue explosive.