Il était une fois

Refuser de «graisser la patte» quitte à souffrir de désagréments administratifs et/ou pécuniers, cela, chacun d’entre nous le peut.
Et si chacun de nous le fait, alors, chacun d’entre nous aura aidé à ce qu’un horizon national autre se dessine.

Il était une fois un pays que l’on aimait. On le voulait fier, libre, à l’égal des autres. Car on était soi-même fier, on se rêvait libre, on se posait égal à tous les autres. Cet amour dévorait le cœur. Comme chez tout amoureux, il rendait déraisonnable. Mais cette déraison-là était une force inouïe. Car c’est elle qui finit par avoir raison de l’impossible. Quand une poignée de jeunes gens, au cours du siècle dernier, prirent la décision de bouter l’occupant dehors, ils ne possédaient pour arme que la puissance de leur amour. Ou plutôt sa folie. Car, en ce temps-là, il fallait être fou, devant le déséquilibre des forces, pour concevoir un tel projet. Et pourtant, ce projet devait aboutir.
Depuis, dans ce même pays, l’indépendance, objet de tous les rêves, est advenue. Mais l’amour, lui, s’en est allé. Avec les rêves. Les héros ont perdu leur auréole sans gagner en patine. La belle histoire s’est muée en fonds de commerce. La manipulation et l’instrumentalisation ont fait voler le mythe en éclats. De cette geste passée, les générations suivantes n’ont plus retenu que les effets de manche de ceux qui se sont incrustés au pouvoir. Quant à l’engagement des humbles anonymes qui se battirent en silence, à l’héroïsme de ces militants animés par le seul sens du devoir, tout cela passa à la trappe. Les jeunes qui se réunirent un jour au fond de la médina de Fès pour dresser des plans fous ont remporté leur pari : l’occupant fut bouté hors des frontières. Mais devenus adultes, ces mêmes héros ont failli en échouant à transmettre le flambeau.
On pourrait énumérer à l’envi les facteurs responsables de cet état de fait. S’appesantir longuement sur l’impitoyable répression qui, lors des décennies de plomb, s’est acharnée à briser toute velléité d’action. Le fait est qu’aujourd’hui, à l’heure où le pays est confronté à des défis innombrables, il est sans doute des experts mais il n’est plus guère d’amoureux. Ou, si l’on préfère, de patriotes.
Arrêtons-nous sur deux notions : nationalisme et patriotisme. Du temps des luttes pour les indépendances, la première renvoyait à une idéologie de combat qui avait alors sa raison d’être. Aujourd’hui, la résonance guerrière et chauvine du mot dérange. On ne peut en dire autant de celui de «patriotisme». Derrière ce mot-là, on entend patrie. L’amour d’une patrie, c’est puissant et tendre à la fois. Ce sentiment enracine, il n’enferme pas. Au contraire. En consolidant l’assise identitaire, il autorise plus aisément l’ouverture et le dialogue avec autrui. Or, aujourd’hui, ce mot-là aussi est objet de dédain. A une époque où il est de bon ton de vitupérer tout son saoul : contre «le Maroc et les Marocains», parler de patriotisme apparaît «ringard». Pourtant, autant qu’hier quand il fallut ramasser ses forces pour regagner sa liberté, cette donnée reste de mise. Peut être même plus qu’au cours du siècle dernier! Le désamour du pays semble avoir atteint un tel degré qu’on ne sait en effet comment, avec une telle perte de foi en soi, il peut être possible de redresser la barre. La jeunesse ne rêve que de départ. Dans les salons, entre deux cacahuètes et une olive, des condamnations sans appel sont prononcées. Le tableau brossé de la situation est noir de bout en bout. De véritables oraisons funèbres. Sur le terrain social pourtant, des militants d’un genre nouveau s’activent. Plutôt que de se perdre en discours, ils agissent, donnant ce qu’ils peuvent d’eux-mêmes.
Et de se poser la question: et si tout le monde s’y mettait ? Et si en chacun de nous, cet amour du pays s’éveillait, activant à nouveau un certain sens du sacrifice
Des maux qui entravent le développement national, la corruption est sans doute le plus retors. A cause d’elle, pas de justice, donc pas d’Etat de droit, donc pas d’économie saine, donc pas d’investissement, donc pas d’emplois… Comment tordre le cou à ce monstre à tête multiple ? Simple : en cessant de le nourrir. Le jour où il n’y aura plus de corrupteurs, il n’y aura plus de corrompus.
Par amour de ce pays, tant du temps de la lutte pour l’indépendance qu’au cours des dernières décennies, des Marocains ont donné jusqu’à leur vie. Une telle abnégation n’est pas du ressort de tous. Par contre, refuser de «graisser la patte quitte à souffrir de désagréments adminisratifs et/ou pécuniers, cela, chacun d’entre nous le peut. Et si chacun de nous le fait, alors, chacun d’entre nous aura aidé à ce qu’un horizon national autre se dessine. Patriotisme avons-nous dit?