Il attend toujours sa carte d’identité un an après l’avoir demandée

Une simple voyelle, anodine, quelconque, inoffensive, a suffi pour bloquer l’omnipotente et pléthorique administration du ministère de l’intérieur ; à  quoi servent les innombrables caïds, chioukHs, moqadem, les préfectures, les communes, les commissariats…et autres services étatiques, sinon à  demander toujours plus de timbres aux citoyens ?

Les fonctionnaires de la DGSN, souvent décriés et pointés du doigt, surtout lorsque les agressions se multiplient sur la voie publique, font en réalité un travail remarquable qu’il convient de signaler et de souligner. Dans les rues, on croise toutes sortes d’agents des forces de l’ordre : en tenue, ils règlent la circulation (avec, il est vrai, plus ou moins de réussite) ; en civil sur des motos, ils traquent les pickpockets, interviennent en cas de bagarres, et rassurent par leur simple présence. En matière de lutte contre le terrorisme et le grand banditisme, les policiers se sont distingués par la rapide élucidation de l’attentat de l’Argana, et, plus récemment encore, par l’arrestation des braqueurs armés et cagoulés de Casablanca.
Mais si les agents de la DGSN sont actifs et efficaces sur le terrain, que dire de leurs collègues bureaucrates, sinon, pour rester gentil, qu’ils sont un tantinet lents à la détente.
En avril 2010, Me M. avocat casablancais de son état, renouvelle sa carte nationale, laquelle, de CIN va se transformer en CINE (carte d’identité nationale électronique). Natif de Rabat, il se rend à la capitale pour y récupérer un «acte complet d’état-civil», à ne pas confondre avec le vulgaire «extrait d’acte de naissance», délivré lui dans tous les bureaux d’état civil du pays. Passons sur les différents documents administratifs à fournir, les incessants déplacements et les multiples interlocuteurs : il obtient sa carte en juin 2010, et, prudent, se fait aussitôt établir un passeport biométrique.
C’était bien vu, car en août suivant,  alors en déplacement, il se fait voler son portefeuille…contenant, entres autres documents, sa toute récente CINE ! Vite, une déclaration de perte ! Non, non, lui rétorque-t-on : avec ces nouvelles cartes infalsifiables, ce n’est pas la peine de déclarer une perte, il faut en refaire une autre… en toute simplicité ! Pas de souci, notre avocat remplit à nouveau toute la paperasserie demandée (on se demande d’ailleurs bien pourquoi, puisque toutes les pièces réclamées sont disponibles dans les archives de la DGSN), on lui reprend à nouveau ses empreintes (même réflexion : Pourquoi ? Puisque …) et, le 28 septembre 2010 il obtient le récépissé de dépôt de dossier. Comme il s’agit d’une perte, on le prévient que la délivrance prendra un peu plus de temps, soit un mois et demi au lieu de quinze jours. Connaissant son monde, le juriste laisse passer trois mois, et se présente début janvier 2011 : «Heu…, votre carte n’est pas prête, elle le sera dans dix jours». Fin mars : «Heuuu…, votre carte est prête…mais sur l’ordinateur seulement ; ici, elle n’a pas encore été livrée ; c’est dans une semaine».
Fin mai : Heuuuu …
Fin juin : Heuuuuuuuu …
L’avocat commence à sentir la moutarde qui lui monte au nez, demande des explications, n’obtient que des circonvolutions alambiquées, et décide donc d’en référer en plus haut lieu.
Saisi par courrier, le préfet de police donne ses instructions pour éclaircir l’affaire… (vite, la BAG, la PJ, la Police scientifique, les RG…et tout ça !). Des recherches sont effectuées, des investigations entreprises, des fonctionnaires interrogés. Où est la CINE de Me M. ?
Fin juillet, enfin, une convocation à se rendre au SPDTI….dont nul ne soupçonnait même l’existence : Service préfectoral de la documentation et des titres identitaires. Il y est reçu fort cordialement par le chef du service, qui lui explique le problème : «L’acte d’état-civil orthographiait votre prénom avec un «e». Or, sur votre précédente carte, ce même prénom s’écrivait avec un «i»…et donc… parce que voyez- vous, Maître…c’est que…». On en conclurait presque avec un  classique : «Voilà quoi !»… Le juriste n’en revient pas : une simple voyelle, anodine, quelconque, inoffensive, a donc suffi pour bloquer l’omnipotente et pléthorique administration du ministère de l’intérieur ; à quoi servent les innombrables caïds, chioukhs, moqaddems, les préfectures, les communes, les commissariats…et autres services étatiques, sinon à demander toujours plus de timbres aux citoyens ? Mais, le rassure-t-on, tous les services sont mobilisés, et on vous contactera dans quelques jours…
Nous sommes donc début septembre. Le 28 de ce mois sera vite arrivé… un an se sera alors écoulé, et en attendant, Me M. attend toujours sa CINE ! Comme le disait La Fontaine : «Tout vient à point à qui sait attendre !».