IER : au-delà  du déballage, il faut tout repenser

A partir de prises de position comme celles de Herzeni ou de Hamid Barrada, il faut aborder
la question de la philosophie des auditions de l’IER : au-delà des témoignages sur les souffrances subies, l’objectif, c’est «plus jamais ça». Nous devons comprendre que nous serons tous,
dans dix ou cent ans, comptables de nos actes devant l’Histoire.

L’interview de Hamid Barrada, dans Afrique Magazine (N°233, février 2005), nous interpelle. On s’attendait au témoignage de quelqu’un qui a subi les affres d’une époque – son père fut enlevé et jamais retrouvé -, dans les séances d’auditions publiques de l’IER, le voilà qui s’épanche dans une interview qui n’a d’interview que le nom. Barrada a préféré l’écrit, non pas parce que l’écrit reste mais parce qu’il n’a pas voulu se soumettre à un exercice émotionnel et lui a préféré un exercice de réflexion.
Si ces auditions ont un intérêt, ce n’est pas pour assouvir les désirs et répondre aux desiderata des «moi» individuels, mais plutôt pour libérer le moi collectif dans un souci didactique qui s’adresse au peuple tout comme aux responsables : plus jamais ça car vous êtes comptable de vos faits et de vos méfaits, dans vingt ans, trente ans, cent ans, mais vous êtes comptable. Tous ceux qui ont abusé de la dignité de l’homme, comme ceux qui ont recouru à la violence comme arme de combat politique, rendront des comptes, devant le peuple et devant l’Histoire. Les règles sont désormais établies.
1963 ou 73, ce n’était pas ce que certains voulaient qu’on croit
Ahmed Herzeni et Hamid Barrada ont eu le mérite d’expliciter la philosophie des auditions avec clairvoyance et courage. L’homme n’est ni bon ni mauvais, disait Pascal, mais sous l’effet de conditions particulières, il peut faire l’ange ou la bête. Il s’agit de créer les conditions pour que les Marocains fassent l’ange et non la bête. Les auditions publiques y participent, l’œuvre des intellectuels y contribuera, l’action de la société civile y concourra. En somme, c’est une œuvre collective où chacun apporte son obole, dans le respect de la dignité de tout un chacun, dans la justice, où les Marocains naissent égaux, jouissent des mêmes droits et sont soumis aux même obligations. Herzeni voit deux vecteurs ou deux ressorts qui ont été cassés et il s’avère impératif d’y parer au plus vite : la justice et l’éducation. Des juges justes existent chez nous, Dieu soit loué, de bons éducateurs, nous en avons, mais ces «pièces détachées» collent à un piètre moteur.
Mais revenons à l’interview témoignage de Berrada. Il y a d’abord les faits, 1963 ou 73, ce n’était pas ce que certains voulaient qu’on croit. Il y avait complot, avec cette vélleité d’aller jusqu’au bout. Jusqu’à «son»lit. Pas besoin d’action d’encadrement puisque cela risquait d’être sapé par les tribus, entendons ceux qui ne sont pas originaires de grandes villes ou ne sont pas issus de grandes familles. Soyons clair, le mot tribu ici est péjoratif et rend compte de la perception que certains acteurs politiques, ceux- là mêmes qui promettaient le changement, avaient du Maroc ou d’une partie du Maroc. On se rappellera cette phrase d’un grand leader nationaliste qui définissait le Berbère comme celui qui n’est jamais allé à l’école. Autrement dit, une fois scolarisé, il cesse de l’être. Il y avait dans le discours politique de l’opposition une violence symbolique aussi.
Nous serons modernes quand le droit sera le référentiel et non la puissance
1973. Nous avions la version de Fqih Basri, apologétique, dans son livre interview avec Hassan Nejmi. Nous avons la version de Hamid Berrada, plus vraisemblable. Nous savons désormais qu’il y avait les commanditaires, les sous-traitants et les exécutants. Ceux-là ont été les seuls à payer. Les sous-traitants ne peuvent être dédouanés et si, politiquement, on peut être gracié, au regard de l’histoire on n’est jamais absous.
Au-delà de l’action, la trame de la pièce était la constitution d’un Etat moderne, les deux acteurs oscillaient entre les adeptes de la révolution – on détruit tout pour reconstruire – et les évolutionnistes – des révolutionnaires moins la violence -, autrement dit, on garde les meubles et on les peaufine. On est au moins sûr, avec cette approche, de garder les fondations et le toit qui nous protège lors des bourrasques. Les bourrasques, c’est le populisme avec des idéologies eschatologiques. Quand on détruit, on n’est pas sûr de pouvoir reconstruire.
Freud serait-il marocain ? Il l’est, bien sûr, individuellement parlant, mais sur un plan collectif, il faudrait relativiser l’introduction du surmoi dans l’analyse politique. Le Roi n’est pas seulement une personne, mais c’est aussi et surtout une institution. L’institution impose des règles, s’adapte et se met en phase avec son temps et son environnement, avec des rebuts qui deviennent gênants et qu’on sacrifie le cas échéant. C’est cette osmose avec son temps qui confère à l’Institution viabilité et pérennité. Tolstoï l’affirmait dans Guerre et paix, quand il faisait dire à un de ses personnages que les rois sont les sujets de l’histoire, qu’ils suivent son cours, aussi sinueux puisse-t-il être et que, ce faisant, ils sont les artisans du progrès.
Un Etat moderne, né dans la douleur puisqu’il a permis la professionnalisation de l’armée et de la police. Barrada dixit. Un Etat serait-il moderne par un arsenal sécuritaire au point ? L’obsession sécuritaire de Barrada serait-elle le critère ? Quid de l’éducation ? Serait-on sûr d’avoir toujours une police professionnelle et une armée de métier avec un enseignement boiteux ? On l’a vu récemment, les considérations métaphysiques l’emportent sur le phénomène de la causalité pour expliquer des phénomènes naturels. Peut-on avoir un Etat moderne sans une société moderne ? Peut-on avoir une société moderne sans un enseignement moderne ?
Quant au binôme siba/makhzen, dont Barrada compte sortir avec l’avènement de l’Etat moderne, une question lancinante se pose. Qui a créé qui? Est-ce la siba qui a créé le makhzen, ce pouvoir autoritaire et absolutiste, ou est-ce le makhzen qui a créé la siba, comme tendent à le penser les «‘Adlistes». Barrada semble donner une réponse, que j’incline à partager. Nous serons modernes le jour où nous sortirons de cette dichotomie, où les devoirs et les obligations gèreront nos rapports, où le droit sera le référentiel et non la puissance matérielle, financière ou autre .