Identité plurielle et mouvante…

Qu’est-ce qui nous définit, fait de nous ce que nous sommes en terme de notre collectif ? Parmi les fondamentaux, la langue, bien sûr. Nous, Marocains, avons un sérieux problème en la matière, la langue dans laquelle nous parlons n’étant pas celle dans laquelle nous écrivons ni dans laquelle s’expriment nos clercs et nos gouvernants.

Il est rare que l’on y échappe. Cette fois encore, comme régulièrement lors de ce type de rencontre, quelqu’un prit la parole pour fustiger le non-déroulement des débats en arabe. «Le Maroc, s’est-il élevé, est le seul pays au monde où la langue nationale n’est pas parlée». Dénonçant, de manière implicite, l’usage du français par les conférenciers, l’intervenant rappela que les deux langues du pays sont l’arabe et l’amazigh. Mais il ne s’en tint pas là. En sus du sempiternel laïus sur la néo-colonisation culturelle, il cloua au pilori, de manière tout aussi péremptoire, qui voudrait considérer la darija comme la langue nationale. Décrétant que celle-ci «n’est pas une langue», l’intéressé affirma que la fosha peut seule prétendre à cette qualité. Devenait alors plus compréhensible son allégation selon laquelle «le Maroc est le seul pays au monde dont la langue nationale n’est pas parlée» ! Le modérateur ayant voulu -maladroitement- abréger une intervention coléreuse qui s’étendait, l’intéressé donna plus encore libre cours à son indignation, dénonçant «la censure» et «l’atteinte à la liberté d’expression» dont il était l’objet. Un bon moment fut nécessaire pour le convaincre de rendre le micro. Cela s’est passé vendredi dernier 26 novembre, à la Bibliothèque nationale à Rabat. Une table ronde sur «Les enjeux de la diversité culturelle» se tenait en marge de l’exposition itinérante «Le Maroc et l’Europe : six siècles dans le regard de l’autre» organisé par le Centre de la culture judéo-marocaine, basé à Bruxelles avec la participation du CCME. L’esclandre, classique, en dit long sur les crispations et la sensibilité exacerbée à ce qui touche à la problématique identitaire dans notre pays. Car, qui dit «diversité culturelle» dit «rapport à l’autre» et donc, par voie de conséquence, «définition de soi». Qu’est-ce qui nous définit, fait de nous ce que nous sommes en terme de notre collectif ? Parmi les fondamentaux, la langue, bien sûr. Nous, Marocains, avons un sérieux problème en la matière, la langue dans laquelle nous parlons n’étant pas celle dans laquelle nous écrivons ni dans laquelle s’expriment nos clercs et nos gouvernants. Ce, pour l’arabe. Pour l’amazigh, c’est encore une autre affaire. En effet, si sa reconnaissance institutionnelle est établie, dans les faits, bien long reste le chemin encore à parcourir pour occuper la place qui lui revient de droit. Au-delà cependant de la problématique même, les polémiques récurrentes qui éclatent autour de la langue renseignent sur la manière dont est perçu le concept d’identité nationale. Longtemps, l’idéologie dominante nous a imposé une définition réductrice, à ne remettre en question en aucune manière, sous peine de porter atteinte à la sacro-sainte unité nationale. Notre identité, nous serinait-on, est arabo-musulmane, point à la ligne. Exit ce qui ne relève pas de l’arabité et de l’islam, donc l’amazighité, donc la judaïté et toutes les autres composantes déposées par des siècles de brassage et de mixité ethniques. La montée au créneau des berbérophones, en rappelant que les Berbères sont la population originelle du Maroc et que 40% des Marocains le restent à ce jour, a quelque peu atténué ce discours. Mais la difficulté d’appréhender l’identité dans sa dimension plurielle et mouvante demeure. Lors de cette table ronde, il fut beaucoup question de l’importance qu’il y a à ne pas tenter de figer l’identité dans un carcan rigide. L’écrivain Driss C. Jaydane parla «d’identité au travail pour mettre en relief le fait que celle-ci est toujours dynamique, jamais statique». Et de rappeler que, comme «on ne se baigne jamais dans la même eau», on est à chaque fois le même et un autre. Quelqu’un dans la salle évoqua l’idée d’un débat sur l’identité nationale. Une idée en soi qui n’est pas saugrenue. A la différence de la France où celui-ci a été lancé dans un contexte de crise et d’instrumentalisation politique de la présence musulmane, l’absence d’enjeux particuliers sur le sujet au Maroc peut permettre à une réflexion sereine de prendre corps et de s’approfondir. Car si aujourd’hui il n’y a pas d’enjeux, demain, comme ailleurs, il y en aura. De pays d’immigration, le Maroc est à son tour en train de devenir un pays d’accueil. Un pays donc qui sera lui aussi acculé à se confronter dans son espace à la question de la diversité culturelle. Pendant des siècles, le Maroc a vécu replié sur lui-même, d’où la décadence, politique et culturelle, dans laquelle il avait sombré. Puis, il y a eu la colonisation et l’entrée par effraction de l’étranger en son sein. Avec l’indépendance, les non-Marocains sont dans leur grande majorité repartis et, avec eux, les Marocains israélites, le nombre de ces derniers tombant de 300 000 à 3000 ! Du coup, pendant des décennies, on s’est ainsi retrouvé pratiquement qu’entre Marocains musulmans. Un appauvrissement terrible avec des répercussions indéniables. Aujourd’hui, le paysage humain connaît une diversification nouvelle et soudaine. Autour de soi, on croise de plus en plus d’yeux bridés et de peaux d’ébène. Chinois, Philippins, Sub-africains … à son tour le Maroc accueille des hommes et des femmes venus d’ailleurs en quête d’un avenir meilleur. Demain donc, à son tour aussi, il lui faudra accepter que son identité nationale prenne de nouveaux contours. Alors, autant, dès à présent, commencer à initier le débat et préparer les esprits à s’ouvrir sur le sujet. Demain, c’est déjà aujourd’hui, alors autant ne pas perdre de temps.