Identité nationale, des contours à  redéfinir

Quand Rachida Dati défend l’annulation d’un mariage pour cause de tromperie sur la virginité de l’épouse,
cela renvoie à ce que ses parents lui ont transmis de sa culture d’origine. Cela ne veut pas dire pour autant
que Rachida Dati n’est pas française. Sauf que l’identité française doit intégrer toutes les strates culturelles déposées au fil des flux migratoires.

On pourrait y voir un symbole éloquent de ce que le monde est aujourd’hui. Un monde où les appartenances se superposent, avec des frontières éclatées qui font que les hommes se retrouvent à se revendiquer non plus d’une mais de plusieurs cultures, non plus d’un mais de plusieurs espaces.

Yves Saint Laurent, le «petit prince de la haute couture», comme on le surnomma à ses débuts, celui que Paris sacre comme l’un des plus grands couturiers du XXe siècle, va reposer pour l’éternité à Marrakech. Incinéré dans la ville lumière jeudi 5 juin, ses cendres ont pris aussitôt la direction de la ville ocre où une sépulture les attendait, en ce jardin Majorelle qui lui doit sa résurrection. L’histoire d’amour entre YSL et Marrakech a duré quarante ans.

Dès le premier contact, en 1966, ce fut le coup de foudre. Neuf jours à peine après son arrivée dans la ville, le couturier y acquiert une première maison, puis, dix ans plus tard, une seconde. Depuis, Paris et Marrakech ont été ses deux points d’ancrage, chaque espace nourrissant son inspiration à sa manière.

«Lorsque je découvris le Maroc, expliquait Yves Saint Laurent, je compris que mon propre chromatisme était celui des zelliges, des zouaq, des djellabas et des caftans. Les audaces qui sont depuis les miennes, je les dois à ce pays, à la violence des accords, à l’insolence des mélanges, à l’ardeur des inventions. Cette culture est devenue la mienne, mais je ne me suis pas contenté de l’importer, je l’ai annexée, transformée, adaptée.»

On peut penser que Marrakech permit à YSL de retrouver une lumière similaire à celle qu’il connut dans son enfance, lui qui naquit à Oran, en Algérie. Malgré la réussite et la gloire rencontrées très tôt à Paris – présenté à 19 ans à Christian Dior, il en devient le successeur à 21 ans – YSL, comme beaucoup de ceux qui virent le jour sous le ciel maghrébin, devait être en manque de cet autre monde laissé derrière soi, de ses senteurs et de ses couleurs. Marrakech, par la magie qui sait être la sienne, offrit une fabuleuse alternative au créateur, d’où l’attachement et la reconnaissance que celui-ci lui voua toute sa vie.

Mais ce va-et-vient entre deux univers ne doit cependant sa particularité qu’à la célébrité de son auteur. Car combien banal ce mode de vie est devenu aujourd’hui, au vu des millions de personnes qui se transplantent en permanence, temporairement ou définitivement, d’un point à l’autre de la planète.

A l’intérieur d’un même pays, les déplacements s’intensifient, les contingences du temps obligeant à quitter son village ou sa ville d’origine. La réalité économique faisant, l’émigration hors des frontières nationales s’impose comme jamais. Avec les changements climatiques et la dégradation en matière d’eau potable, ce processus va en effet en s’accentuant. Ainsi, d’ici à 2010, les experts des Nations Unies avancent le chiffre de cinquante millions de déplacés à travers le monde, une migration qui toucherait 200 millions de personnes d’ici à 2050.

C’est dire combien les identités nationales sont appelées à être redéfinies, combien elles ne supportent plus d’être figées dans des cadres préétablis. Chaque été, le retour des MRE nous met face à cette réalité d’une marocanité qui, s’étant nourrie à d’autres sources, cesse de coller à la perception traditionnelle. Et de se poser la question de savoir si celui dont le Maroc a cessé d’être le cadre de vie est toujours marocain ? Il est dit qu’après une génération, les émigrants deviennent partie intégrante du pays où ils vivent.

C’est en tant que Française que Rachida Dati, fille d’un ouvrier marocain, a été nommée Garde des Sceaux de la République française. Mais quand elle défend l’annulation d’un mariage pour cause de tromperie sur la virginité de l’épouse*, quelle est la part d’elle-même qui s’exprime ? Cette part-là, on le comprend aisément, renvoie à ce que ses parents lui ont transmis de sa culture d’origine. Cela ne veut pas dire pour autant que Rachida Dati n’est pas française, au même titre que n’importe lequel de ses concitoyens.

Sauf que, là aussi, l’identité française ne peut plus se définir par rapport à «nos [seuls] ancêtres les Gaulois» et qu’il lui faut intégrer toutes les strates culturelles déposées au fil des flux migratoires. Yves Saint Laurent était français. Mais un Français bercé par d’autres brises, d’où son besoin vital d’une autre lumière. Le monde change, les identités muent mais qu’en est-il de notre capacité à appréhender et à assimiler ces changements ? A voir comment même les plus jeunes des Marocains pensent et agissent, on ne peut se défendre contre une grande inquiétude en la matière .