Ibn Khaldoun en questions (IV)

Fondements du pouvoir politique, relation entre politique et religieux,… Ibn
Khaldoun a abordé, dans une vision tout à fait originale, des questions
fondamentales. On peut aussi trouver dans son œuvre, sur nombre d’autres
questions, un point de vue beaucoup plus moderne que certaines conceptions qui
s’affichent aujourd’hui. Trois exemples.

Que pensait Ibn Khaldoun du racisme, de l’esclavage, de l’inégalité entre l’homme et la femme ?
En tant que musulman convaincu, Ibn Khaldoun rejette toute attitude et toute théorie racistes. L’islam prône l’égalité absolue devant Dieu, et le droit musulman édicte des mesures concrètes pour la mise en œuvre de la dignité et de l’égalité en droit des hommes. Il y a, bien sûr, la question de l’esclavage et de la femme. Sur ces deux points, l’Islam est allé plus loin que toutes les autres sociétés avant l’époque moderne au niveau des dispositions concrètes de la loi, et surtout, à celui de la formalisation des dispositions qui régulent la situation de ces deux catégories dans la société. Il avait fallu attendre le XIXe siècle en Europe, dans des circonstances bien sûr différentes, pour parvenir à un pareil résultat.

C’est cette tendance générale qu’il faut retenir, en l’adaptant aux conditions d’aujourd’hui, en l’améliorant, et non en restant enfermé dans une fidélité aveugle à des dispositions que les conditions nouvelles de la vie moderne ont rendues caduques. Sur ce plan, on a plus progressé sur la question de l’esclavage, aboli au Maroc comme partout dans le monde musulman dès le début du XXe siècle, que dans celui des droits de la femme à une égalité absolue avec l’homme. Je pense qu’Ibn Khaldoun aurait été favorable à une telle évolution.

Comment Ibn Khaldoun a-t-il abordé la question des rapports entre les Berbères, ou comme nous préférons dire aujourd’hui, les Amazighes, et les Arabes ?
Notons d’abord qu’Ibn Khaldoun affirme sans ambages que les premiers habitants du Maghreb sont les Berbères. S’il ne prononce pas un jugement clair sur les conquêtes arabes, il est évident que pour lui, ces dernières se justifiaient par le message islamique qu’elles apportaient. Cela dit, dans son traitement historique des étapes de l’islamisation, de la constitution des pouvoirs successifs qui se sont formés dans le Maghreb, de l’analyse des sociétés berbère et arabe, il fait preuve de la plus grande impartialité. Bien plus, il consacre tout un chapitre du Livre des Exemples, au début de ses développements sur l’histoire des dynasties berbères, à l’éloge des grandes personnalités berbères à travers l’histoire. En outre, il critique ceux parmi les Berbères qui, pour se faire valoir, revendiquent une origine arabe. Enfin, il reconnaît que la langue arabe des villes était un mélange d’arabe et de berbère, et qu’à ce titre, elle constituait une langue nouvelle qui méritait le respect et dont il fallait tenir compte. Il était ainsi bien en avance sur le nationalisme arabe étroit des XIXe et XXe siècles, qui déniait toute valeur à l’arabe dialectal et ignorait complètement les parlers berbères.
Non seulement les revendications amazighes d’aujourd’hui lui paraîtraient légitimes mais il serait très étonné qu’on les ait si longtemps bridées, et il souhaiterait qu’on leur accordât toute l’attention nécessaire. Il reconnaîtrait, par ailleurs, cette simple réalité des Marocains : pour une large majorité d’entre eux, ils sont mixtes, à la fois arabes et berbères. Qui parmi nous ne compte pas dans sa lignée ascendante directe ou parmi ses cousins et arrières-cousins, qu’il soit arabe ou berbère, un parent, homme ou femme, de l’autre ethnie ? Ibn Khaldoun serait outré de l’extrémisme de certains courants amazighs qui prônent un nationalisme exacerbé, lequel n’a aucune raison d’être dans un Maroc où les Berbères et les Arabes se sont côtoyées, rencontrées, mélangées, où ils ont créé ensemble, au long de quatorze siècles d’histoire commune.

Pour certains courants dits islamistes, le savoir ne peut être tiré que des textes sacrés ? Ibn Khaldoun, qui affirme lui-même avoir inventé une science nouvelle, ne constitue-t-il pas – comme d’ailleurs d’autres grands penseurs arabo-musulmans – un démenti à ce genre de prétentions?
Il y a malheureusement chez les adeptes des courants islamistes beaucoup d’idées, de comportements et de réactions qui sont dictées par la simple ignorance. Ce sont des comportements d’autant plus dangereux qu’ils émanent de jeunes qui ne connaissent de l’islam, de son histoire culturelle et politique, de ses innombrables textes qui ont couvert tous les domaines du savoir et de l’expérience humaine, que des bribes souvent prises hors de leur contexte. Ces comportements conduisent au pire fanatisme et, comme dans l’Algérie voisine, peuvent aboutir à d’énormes massacres de gens innocents, hommes, femmes et enfants.

Parmi ces courants, un certain nombre affirment que tous nos savoirs viennent ou doivent venir des textes sacrés, le Coran ou le Hadith. Ils ne savent pas que le Coran, comme le rapporte la tradition musulmane elle-même, comprend des citations directes ou allusives des textes sacrés juifs et chrétiens tout en se référant à l’histoire propre des Arabes préislamiques et de la période du Prophète, que le Hadith reprend à son compte une vaste partie de la sagesse humaine et que pendant plusieurs siècles ont circulé des milliers de hadiths qui ne faisaient que reproduire les savoirs et les sagesses anciennes. Plus grave, ils n’ont aucune idée de la façon dont le droit, la théologie, ainsi que la morale musulmane se sont formées sur la base de principes et de corps de connaissances que les musulmans avaient empruntés aux civilisations qui les avaient précédés. Les musulmans sont des hommes comme les autres. La civilisation et la culture musulmanes sont elles aussi purement humaines. En tant que telles, elles ne sont pas tombées du ciel, elles n’ont pas réinventé le monde mais ont, comme les autres civilisations et les autres cultures, combiné leurs connaissances, leurs expériences, leurs savoirs et leurs savoirs-faire propres avec les expériences et les savoirs des autres sociétés. Le savoir sacré et tous ses aspects dérivés sont historiques, c’est-à-dire qu’ils sont liés au passé humain en général et qu’ils évoluent avec le temps. C’est ainsi que les principes musulmans de gouvernement ont assimilé les sagesses politiques perses, que le droit musulman a repris des éléments du droit romain, que la théologie musulmane a utilisé de nombreux aspects de la philosophie grecque. C’est ainsi que la culture scientifique brillante des hautes époques de l’histoire de l’islam est fondée sur des apports grecs, iraniens, babyloniens, indiens et, pour certains aspects, notamment la fabrication du papier qui a révolutionné la production scientifique, sur des apports de la technologie chinoise. Il faut noter, par ailleurs, que le savoir et les connaissances, dans le cadre de l’histoire et de la culture islamiques, ont connu des évolutions permanentes, des ruptures et des renouvellements constants. Ibn Khaldoun constitue un des moments importants de ces changements. Il a, comme grand penseur, reformulé à sa manière les bases de la culture islamique, et en a proposé une nouvelle synthèse et une nouvelle vision. En cela, il montre, évidemment, que les savoirs et les connaissances sont quelque chose de vivant et d’évolutif, et qu’il serait absurde de vouloir les figer dans un état ou dans un moment déterminés.