Ibn Khaldoun en questions (III)

L’Etat(*), dans le système politique décrit par Ibn Khaldoun, n’avait-il pas essentiellement
une base islamique ? L’Islam ne peut-il pas constituer encore aujourd’hui
un facteur d’union ?

Ibn Khaldoun avait une conception de l’Etat qui était avant tout fondée sur l’analyse des forces sociales, ce qui n’exclut pas, bien sûr, l’intervention de l’élément religieux. Mais celui-ci, d’après lui, n’est pas indispensable. Un Etat, avance-t-il, peut être entièrement profane et ne dépendre que de considérations rationnelles sur le bien public, l’intérêt du Prince et l’efficacité du gouvernement des hommes et de l’administration des choses. Il en donne pour preuve l’existence d’États, aussi bien dans le passé qu’à son époque, qui n’étaient pas fondés sur une base religieuse. Cependant, il reconnaît que le meilleur État est celui qui se conforme à une loi révélée et que, dans ce contexte, l’État islamique, fondé sur la dernière et définitive révélation divine, est le plus excellent de tous.

Pour Ibn Khaldoun, un Etat se conformant entièrement à la loi révélée est un idéal inatteignable
Cette vision est appuyée sur des théories psychologique, cosmologique et prophétologique que je n’ai pas le temps d’exposer ici. Mais il souligne, par ailleurs, qu’un État qui se conformerait entièrement à la loi révélée est un idéal pratiquement inatteignable. S’il a pu exister, c’est au cours d’une courte période, trente ans d’après la tradition, celle où ont vécu le Prophète lui-même et les califes bien guidés, âge d’or quasi mythique, où la religion nouvelle, dans une atmosphère de particulière exaltation spirituelle, avait pu constituer dans chaque homme une autorité de contrainte (wâzi’) intérieure qui l’avait poussé à l’obéissance aux lois de Dieu.

Dans les temps ordinaires, qui n’avaient pas tardé à s’imposer dès les premiers califes omeyyades, la nature et le fonctionnement des lois sociales et politiques avaient repris le dessus. Depuis lors, l’État musulman, affirme Ibn Khaldoun, a été, au mieux, un mélange de la loi religieuse et de normes politiques.

Dans la politique rationnelle, dit-il dans la Muqaddima, on considère l’intérêt du souverain et la façon de bien administrer son pouvoir par la contrainte et la domination. Les intérêts généraux sont ici accessoires. C’est cette sorte de politique qui est pratiquée par tous les souverains du monde, qu’ils soient musulmans ou incroyants. Les princes musulmans, cependant, l’appliquent tout en s’efforçant de respecter autant que possible les prescriptions de la loi religieuse de l’islam. Les normes de cette politique sont donc faites d’un mélange de lois religieuses, de règles éthiques, de lois naturelles relatives à la société, ainsi que d’un certain nombre de choses relatives à la puissance et à l’esprit de corps dont il doit être tenu compte (Le Livre des Exemples, I, Pléiade, p. 640).

La réflexion d’Ibn Khaldoun sur le politique est donc à la fois radicale et réaliste au sens où, d’une part, elle prend appui sur un raisonnement et des considérations purement rationnelles posant à un niveau fondamental la question de la société et du pouvoir au sein de celle-ci, et où, d’autre part, elle tient compte de la réalité sociale et historique. Elle refuse l’utopie, et se place sur un terrain pratique : comment faire au mieux pour conduire les affaires des hommes ? Cette audace consistant à oser penser le réel tel qu’il est, aujourd’hui, nous manque.

Ibn Khaldoun considérait, par ailleurs, que l’idéologie religieuse, d’une manière générale, peut avoir un impact immense sur la formation du pouvoir, surtout au moment de la conquête de celui-ci, à condition qu’elle vienne renforcer la ‘asabiyya, qu’il faut comprendre ici simplement comme la force sociale dominante. Dans cet esprit, l’islam, dans maintes circonstances et époques historiques, joua un rôle important d’union et de ciment social et politique. Peut-il encore jouer un tel rôle chez nous, de nos jours ? Sans aucun doute. Mais dans notre réalité présente, infiniment plus complexe que celle qui prévalait à l’époque d’Ibn Khaldoun, l’usage de la religion est à double tranchant. Jouant sur l’ignorance qui a été sciemment maintenue dans le peuple, elle peut inciter au fanatisme, occulter les vrais problèmes que vit notre société, en particulier ceux de la formation d’une conscience citoyenne, d’une participation active et responsable au destin commun, de l’instauration d’une véritable justice sociale et économique, pour cristalliser artificiellement les esprits sur des questions dogmatiques ou sur l’observation rigide de rites obsolètes, en perdant de vue l’esprit qui était à leur origine. Au contraire, éclairée par un esprit de tolérance, une spiritualité véritable qui retient de la religion musulmane ses principes émancipateurs de justice, d’équité, de fraternité, de solidarité et d’égalité, principes qui ont une portée universelle et qui restent par conséquent parfaitement valables jusqu’à nos jours, elle peut, comme l’avait bien compris Ibn Khaldoun, ajouter sa force propre, une force formidable, à la force sociale de ceux qui l’adoptent.