Ibn Khaldoun en questions (II)

Parmi les questions que pose Ibn Khaldoun , la plus importante est peut-être celle qui touche à  la nature et au fonctionnement du pouvoir. Le pouvoir politique garde-t-il,
dans notre société présente, la même nature et la
même définition qu’à  son époque ?

S’interroger sur la définition et la nature du pouvoir dans notre société présente est capital. Sans une réflexion approfondie sur cette question, sans la construction de notre propre théorie du politique, nos institutions et notre pratique politiques ne pourront pas avancer. Depuis le siècle dernier, rien de tel n’a jamais été entrepris sérieusement ni au Maroc ni dans aucun autre pays arabe. Et c’est là  que réside une des raisons profondes de notre immobilisme, dans cette peur ou cette inhibition de penser à  la racine notre système politique et social.
La réponse que je peux faire ici à  cette question sera schématique. Je dirais d’abord que le système politique qui est aujourd’hui le nôtre, malgré les apparences, n’a presque plus rien à  voir avec celui du passé. Comme l’a fait remarquer depuis longtemps Abdallah Laroui, quand nous proclamons notre attachement à  la tradition, il s’agit en fait d’une re-traditionalisation, autrement dit, d’une pure invention de quelque chose que nous tentons de légitimer en la rebaptisant traditionnelle. En fait, les fondements du pouvoir et la nature de l’à‰tat ont changé de fond en comble.

Dans la société arabo-berbère du temps d’Ibn Khaldoun et, avec des modifications notables jusqu’à  la fin du XIXe siècle, le pouvoir était fondé soit sur la force guerrière des tribus, soit sur le prestige maraboutique ou chérifien, soit sur les deux à  la fois. Résultat d’un rapport de force entre le monde tribal et le monde urbain, il était par nature précaire et instable et, jusqu’au XVIIe siècle, avant l’avènement des Alaouites, soumis à  un cycle de changement régulier. Il s’inscrivait, depuis la conquête arabe du Maghreb, plus particulièrement depuis les Almoravides, dans un espace englobant l’ensemble de l’Occident musulman, de la Libye jusqu’à  l’Espagne, et de la rive sud de la Méditerranée jusqu’au Sahara, mettant en concurrence de vastes ensembles tribaux et de multiples centres urbains allant de Tripoli et Kairouan à  l’Est, à  Fès, Marrakech, Séville et Cordoue à  l’Ouest. Il prenait appui sur une bureaucratie et une technologie communes et, d’autre part, sur les institutions religieuses et juridiques musulmanes ; après une période assez longue d’oscillation entre les doctrines sunnites, khârijites et chiites, il opta définitivement pour le malékisme.

L’Etat, avec son appareil militaire, administratif et fiscal, se confondait avec la tribu qui lui donnait naissance, ses clients et ses alliés. Il s’étendait sur un territoire aussi grand que le lui permettaient ses forces, et n’avait donc pas de frontières définies ; comme le montre Ibn Khaldoun, sa durée dépendait de sa puissance initiale et de la capacité de la dynastie qui l’incarnait et de ses alliés à  résister à  la double érosion du pouvoir et de la richesse, au contact des villes. Les diverses dynasties, dans ce contexte, étaient toutes nécessairement vouées à  la disparition.
Aujourd’hui, au Maroc et dans les autres pays arabes, les fondements du pouvoir sont autres. Les structures tribales ayant quasiment disparu et, en tout cas, perdu toute efficacité politique, le seul fondement social possible du pouvoir est le peuple. C’est là  que les problèmes commencent. Qu’est-ce que le peuple, chez nous ? En Europe, après l’effondrement du système féodal, après la formation des grandes cités marchandes, il a fallu plusieurs siècles pour qu’émerge la conception du peuple, formé par l’ensemble des citoyens et source de la souveraineté et du pouvoir. Chez nous, une fois les structures tribales dissoutes au cours de la période coloniale, de nombreux obstacles ont empêché que la poussière d’individus qui en a résulté se donne la forme d’un peuple ou d’une nation, comme en Europe. Il s’est passé la même chose dans nos villes : une fois les formes d’association et de solidarité traditionnelles disparues, en particulier celles des corporations et des confréries, là  aussi sous l’effet de la politique coloniale, rien n’est venu les remplacer. Si bien qu’en réalité, chez nous comme ailleurs dans le monde arabe, le pouvoir ne bénéficie d’aucune assise sociale populaire et ne tient que grâce à  ses forces répressives et sécuritaires et à  son appareil idéologique.

Une transposition moderne du clientélisme
Ce qui reste du système politique antérieur, c’est une transposition moderne du clientélisme. Le clientélisme règne, dans notre société d’aujourd’hui, pratiquement en maà®tre absolu : tant au niveau du pouvoir central que des pouvoirs locaux et provinciaux, tant dans les partis que dans les syndicats. Il règne presque exclusivement, jusqu’au sein des administrations et des entreprises, des écoles et des universités. Au lieu d’une relation de solidarité et de coopération horizontale entre citoyens responsables, égaux en dignité et en droits, le clientélisme instaure une relation verticale de dépendance et de servilité, et par conséquent d’irresponsabilité entre des gens pris individuellement et le chef suprême au niveau de l’à‰tat et de l’administration locale ou centrale, comme à  l’école et à  l’université et dans l’entreprise. Il se nourrit de la corruption et des passe-droits, couvre les formes les plus criantes d’injustice sociale et d’inégalité. Les seules tentatives d’échapper au clientélisme, encore timides, se réfugient dans certaines associations, en particulier féminines. Mais elles ont du chemin à  faire avant de s’affirmer. Ce clientélisme rampant est une invention moderne. S’il rappelle quelque chose du passé, c’est en trompe-l’Å“il, pour les seuls besoins de la légitimation du pouvoir et des privilèges exorbitants de ceux qui en bénéficient.

Ces nouveaux fondements du pouvoir se reflètent dans la conception et le fonctionnement de l’à‰tat d’une manière non réfléchie, non assumée. Le Maroc, comme la plupart des autres Etats arabes, a hérité ses frontières territoriales de l’époque coloniale ou de la politique européenne de partage du monde de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Aucune réflexion de fond n’a été menée sur ce point, en particulier pour tirer les conséquences sociales, administratives et politiques du concept d’Etat-nation qui sous-tend la délimitation des nouvelles frontières. Des questions comme celles de l’intangibilité de celles-ci, la pérennité de l’Etat, la base contractuelle de la souveraineté, le contrat social, la représentativité populaire, le monopole de la force, qui sont censées définir l’Etat moderne, restent occultées. Ce qui fait que l’on vit dans de fausses évidences. On n’est ni dans le modèle du système politique ancien, devenu inadéquat et impossible à  réaliser, ni dans le système moderne de démocratie inventé par l’Europe. On se proclame à  la fois fidèle au passé et moderne, ce qui est une pure absurdité