Humeurs océanes

Entendu dans le train : une jeune fille en foulardée, kit oreillette sous son fichu parle à  ce qu’on suppose être un homme, peut-être même un ami : «Salamou alyakoum Si Mohammed ! (Le pluriel m’a toujours semblé déplacé lorsqu’on est certain de saluer un seul individu). Excuse-moi, je ne t’ai pas réveillé ?, dit-elle en roucoulant. (Il était tout de même dix heures du matin). Yak on se voit cet après-midi chez-toi, inchallah si Allah nous prête vie ? D’accord ? A toute à  l’heure, inchallah, si Allah nous prête vie». Et comme dirait l’autre : et que fait Dieu dans tout ça ?

Choses vues. Lorsqu’on n’est pas d’humeur océane, la mer vous semble triste, et triste aussi la succession des vagues qui viennent échouer aux pieds d’un pêcheur à la ligne dont la ligne tendue vers l’autre ligne de l’horizon. Vague à l’âme ? Peut-être, mais le paysage est un état d’âme, disait Verlaine. Le pêcheur, lui, ne se pose pas ces questions, enfermé qu’il est dans son attente. L’attente du poisson qui viendra mordre son appât et le sortir, pour un instant, de son absence au monde. «Ils m’ont appelé l’Obscure, et mon propos était de mer», disait le poète  Saint-John Perse dans Amers.
Il est des jours où l’on envie cet être solitaire dont l’aspiration totale est au bout de sa canne. Son unique ambition n’est pas de vider l’océan mais de se vider la tête. C’est du moins ce que l’on pense lorsqu’on rencontre cet homme de la mer qui ne répond jamais à son invitation. Il demeure sur le rivage, le regard rivé sur le bout de sa canne à pêche, attentif au moindre de ses frémissements, à sa moindre inflexion. Mais lorsque la prise tarde à s’annoncer et que la ligne coincée dans l’excavation d’un rocher demeure tendue mais figée, seul le souffle d’un soupir emporté par le grondement de l’océan trahit une légère et éphémère contrariété. Cet homme est-il heureux ?, se demanderait celui qui veut tout savoir sur le bonheur des autres. Et le petit poisson dans la mer, est-il heureux ? Qui saura ce qui fait le bonheur des uns tout en faisant le bonheur des autres ?
Dans l’Errant (Editions Mille et une nuits) Khalil Gibran raconte cette parabole : «Sur la berge du Nil, un soir, une hyène rencontre un crocodile; ils s’arrêtèrent et se saluèrent. La hyène dit : “Comment allez-vous monsieur ?” Et le crocodile répondit : “Cela va mal pour moi. Parfois dans ma peine et mon chagrin je pleure, et alors les autres créatures disent toujours : ce ne sont que des larmes de crocodile. Et cela me blesse plus que je ne saurais dire”. Alors la hyène dit : ‘‘Tu parles de ta peine et de ton chagrin, mais pense à moi aussi, un moment. Je regarde la beauté du monde, ses merveilles et ses miracles, et gagnée par une joie pure je ris de même que le jour rit. Et alors le peuple de la jungle dit : ce n’est que le rire d’une hyène”».

Choses lues. Lu quelque part cette description de quelqu’un faite par Charles Dantzig, auteur du Dictionnaire égoïste de la littérature française :«Une mine sucrée qui cache une ambition féroce appuyée sur une servilité héroïque». Cette phrase percluse d’épithètes semble fixer le portrait et le figer dans le temps comme dans l’espace. L’épithète qualifie et disqualifie à souhait. Mais ici, le portrait renvoie à une catégorie de personnages historiques dont on retrouve les équivalents au temps présent sous tous les cieux. Pour ma part, j’ai cru reconnaître quelques-uns qui font commerce de la chose publique comme ils auraient fait feu de tout bois. D’autres qui font commerce des choses de la religion, de l’art et de la culture comme de n’importe quel négoce. Si vous les rencontrez quelques fois désemparés, le regard fuyant et l’esprit égaré, souriez de leurs courbettes d’invertébrés mais sans les moquer ; et, sans les provoquer, tapez-leur sur une épaule, n’importe laquelle, et passez votre chemin, levez les yeux au ciel et lavez votre regard dans la lumière des étoiles.
Et comme une offrande du nouvel an et comme hygiène mentale, cet extrait en forme d’ondée provenant  justement   de Pluies de S. J. Perse : «Lavez le doute et la prudence au pas de l’action, lavez le doute et la décence au champ de la vision. Lavez, ô pluie ! la taie sur l’œil de l’homme de bien, sur l’œil de l’homme bien-pensant ; lavez la taie sur l’œil de l’homme de bon goût, sur l’oeil de l’homme de bon ton ; la taie de l’homme de mérite, la taie de l’homme de talent ; lavez l’écaille sur l’œil du Maître et du Mécène, sur l’œil du Juste et du Notable… sur l’œil des hommes qualifiés pour la prudence et la décence.»

Choses entendues. Ce fragment d’un discours amoureux dans le train. Une conversation au téléphone portable : une jeune fille enfoulardée, kit oreillette sous son fichu, parle à ce qu’on suppose être un homme, peut-être même un ami : «Salamou alyakoum Si Mohammed ! (Le pluriel m’a toujours semblé déplacé lorsqu’on est certain de saluer un seul individu). Excuse-moi, je ne t’ai pas réveillé ?, dit-elle en roucoulant. (Il était tout de même dix heures du matin). Yak on se voit cet après-midi chez-toi, inchallah si Allah nous prête vie ? D’accord ? A toute à l’heure, inchallah, si Allah nous prête vie». Et comme dirait l’autre : et que fait Dieu dans tout ça ?