Hommage à  une jeune fille

«Nous sommes tous nés et nous mourrons tous un jour. Très probablement seuls à un certain degré.
Et si notre solitude n’était pas une tragédie ?
Et si notre solitude était ce qui nous permettait de dire la vérité sans avoir peur?» R.C., février 2003.

Le16 mars 2003, une jeune fille mourait à des milliers de kilomètres de chez elle. Elle mourait au nom d’une cause, la cause de la justice et de la paix. Aujourd’hui, elle aurait eu 27 ans.
Le lieu du drame, une fois encore, une fois de plus, se nomme Palestine. Mais la jeune fille n’était pas palestinienne. Elle n’était pas israélienne non plus.
Le meurtre s’est déroulé à Rafah, au sud de la bande de Gaza. Un meurtre – c’en fut un – exécuté froidement sous les yeux horrifiés des témoins. Comme pour Mohamed Doha, ce jeune Palestinien tué dans les bras de son père sous le feu des soldats israéliens, des photos reconstituent cet assassinat dans toute sa barbarie. Sauf que là, ce ne sont pas des balles qui ont tué la jeune fille, mais un bulldozer, un de ces monstres d’acier qui transforment en gravats les maisons palestiniennes pour punir et chasser leurs habitants.

La jeune fille avait quitté sa petite vie douillette pour venir en Palestine. Membre de l’ISM (Mouvement de solidarité internationale), elle avait rejoint Rafah, la partie la plus misérable de la bande de Gaza, pour témoigner des exactions israéliennes et tenter par sa présence de s’y opposer. La jeune fille logeait chez une de ces familles, placée dans la ligne de mire de Tsahal. Quand le bulldozer est arrivé pour démolir la demeure du Dr Samir, son hôte, elle a voulu faire barrage de son corps. Elle s’est mise en travers du chemin, sommant avec son mégaphone le conducteur de s’arrêter et de rebrousser chemin. Dans sa veste fluo, elle formait une tache de couleur dans le décor de pierraille. Mais le Caterpillar ne s’est pas arrêté, il n’a pas rebroussé chemin. Il a continué, froidement, délibérément. Croyant jusqu’au bout en sa mission, la jeune fille n’a pas bougé de sa place. Alors, l’énorme pelle s’est abattue sur elle, elle lui a broyé les os. Elle l’a ensevelie sous cette terre qu’elle était venue défendre.

«La résistance des juifs israéliens à l’occupation et l’énorme risque pris par ceux qui refusent de servir dans l’armée israélienne donnent un exemple, en particulier à ceux d’entre nous qui vivent aux Etats-Unis, sur la façon de se comporter quand vous découvrez que les atrocités sont commises en votre nom», a dit R.C.

Cette jeune fille s’appelait Rachel Corrie et elle était citoyenne américaine. Son prénom, Rachel, et le propos ci-dessus, laissent supposer qu’elle était peut-être aussi de confession juive. Juive comme tant d’autres de ces militants de la paix qui, en Israël et ailleurs, s’élèvent contre les atrocités commises en leur nom. Joignant l’acte à la parole, Rachel Corrie a abandonné ses amis et sa famille pour se joindre à l’ISM, mouvement créé par cette figure pacifiste emblématique qu’est Neta Golan. Pour mémoire, Neta Golan est cette jeune Israélienne qui, au cours de l’opération «Remparts», en 2002, forma avec une quarantaine de ces militants internationaux un bouclier humain pour empêcher le bombardement par les Israéliens de la moukataa où était enfermé le président Yasser Arafat.

Depuis le meurtre de Rachel Corrie, des centaines d’autres jeunes comme elle, encore dans la fleur de l’âge, sont tombés, victimes d’une politique de la force construite sur le mépris et la non-reconnaissance de l’autre. Ces morts, pour anonymes qu’elles soient, pèsent aussi lourd que celle de la jeune Américaine. Toutefois, si celle-ci retient l’attention et qu’en ce jour anniversaire, la mémoire de Rachel Corrie mérite d’être honorée, c’est parce que la jeune fille, au nom d’un idéal de justice, a délibérément mis sa vie en danger. Et qu’elle l’a perdue. Dans le monde arabo-musulman, les USA représentent comme jamais le grand Satan.

Quant à Israël, et à travers lui les juifs pris comme un tout, il personnifie l’Ennemi avec un grand E. L’histoire de Rachel Corrie nous rappelle cette vérité simple, à marteler aux petits comme aux grands : ce ne sont pas les peuples et les religions qui constituent le mal, mais les politiques que l’on mène en leur nom, les idéologies qui nourrissent ces politiques. La diabolisation de l’adversaire ne sert à rien sinon à déshumaniser son auteur. Rachel Corrie était américaine et elle est morte pour les Palestiniens. Neta Golan, bien qu’Israélienne, mène le combat pour les droits de ces mêmes Palestiniens. Au nom de ces hommes et de ces femmes d’un courage inouï, il faut cesser les amalgames, arrêter de catégoriser les êtres. Rachel n’est pas Bush, comme Neta n’est pas Sharon. Les mots ont leur poids.

Quand il s’agit de dénoncer une politique, ne disons pas les «Américains», les «Israéliens», ou, pire encore, «les juifs» mais le «gouvernement américain», «l’armée israélienne», etc. La différence est immense, du même ordre que lorsqu’on dit «l’islam» et «les musulmans» pour parler de l’intégrisme et des intégristes. Souvent, les militants tels Rachel Corrie travaillent dans une solitude absolue. Les caméras ne s’intéressent guère à eux sous prétexte qu’ils ne représentent qu’eux-mêmes. Pourtant, si un jour – et ce jour finira par advenir -, cette région du monde renoue avec la paix, on le devra, en partie, aux graines que ces idéalistes se seront inlassablement obstinés à semer.