Histoire et géographie

Au début des années 70, l’histoire et la géographie étaient enseignées en français, sous la tutelle de professeurs formés pour cela et ouverts sur d’autres disciplines. nous profitions ainsi d’une vision globale et référentielle qui nous a servi dans d’autres matières, même les plus littéraires d’entre elles, voire les plus spirituelles. Tout cela pour dire que l’enseignement public, aujourd’hui tant décrié, était d’un niveau plus qu’honorable et tenait la dragée haute à  celui prodigué à  nos camarades de la Mission française. Mais c’est là  une autre histoire.

Grand spécialiste de la géopolitique dont il est l’un des  fondateurs, Yves Lacoste pense, dans une formule en forme de boutade, que la «géographie sert d’abord à faire la guerre». On pourrait ajouter, avec sa permission, que la guerre alors, quant à elle, sert à faire l’Histoire. C’est d’ailleurs ces deux matières qui nous ont mis en contact, dès le lycée, avec les soubresauts et convulsions de l’humanité. Très jeunes pour concevoir, peu instruits pour comprendre et trop peu argentés pour nous situer  dans l’espace et dans  le temps du  monde, ce sont les cours d’histoire-géo, comme on disait, qui nous ont ouvert  au reste de l’humanité. Voilà pourquoi nous ne pouvons que nous sentir redevables envers ces enseignants d’un vieux lycée de nous avoir permis d’abolir les distances qui nous séparaient du monde. En ce temps-là, faut-il le préciser, tout au début des années 70, ces deux matières étaient enseignées en français et sous la tutelle de professeurs formés pour cela et ouverts sur d’autres disciplines. Résultat, nous profitions d’une vision globale et référentielle qui nous a servi dans d’autres matières, même les plus littéraires d’entre elles, voire les plus spirituelles. Tout cela pour dire que l’enseignement public, aujourd’hui tant décrié, était d’un niveau plus qu’honorable et tenait la dragée haute à celui prodigué à nos camarades de la Mission française. Mais c’est là une autre histoire.

Si l’on consulte un atlas du monde, on peut aisément vérifier la formule d’Yves Lacoste ainsi que celle, ajoutée par nous, relative à la guerre qui sert à faire de l’Histoire. Le voisinage géographique, mais pas seulement, donne très souvent naissance à des conflits de frontières, excite la volonté d’expansion et suscite des convoitises visant des bouts de territoires ou des richesses diverses. Ces convoitises ont même poussé, et continuent de pousser, des puissances à aller au-delà des continents pour fomenter des guerres, monter des alliances ou instaurer carrément leur autorité sur des contrées lointaines au prix de ravages et de dévastations. L’histoire -justement puisque tout commence par la géographie et finit dans l’histoire- est pleine d’exemples qui accréditent cette thèse. On peut, pour s’amuser et faire court, remonter jusqu’à la préhistoire, comme un flash-back dans un récit, pour comprendre la genèse de cet état de fait. Selon les scientifiques, «c’est la contrainte climatique qui transforma probablement certains primates en êtres humains. C’est la même contrainte qui fit succéder l’histoire à la préhistoire». (Toute l’histoire du monde, de JC. Barreau et G. Bigot. Fayard et en Livre de poche)

Plus près de nous, c’est bien la géographie qui est à la source du conflit qui nous oppose à nos voisins de l’Est.  Sans faire dans l’uchronie (art de refaire l’histoire) d’un beau poème de Prévert, «Tentative de description d’un dîner de têtes à Paris- France», on peut dire que c’est bien le mauvais tracé frontalier, mal négocié et tracé au profit d’une Espagne corsetée par un franquisme sépulcral et une France coloniale qui considérait l’Algérie comme un département d’Outre-mer ; c’est, disons-nous, bien ce tracé qui est à l’origine du conflit au Sahara marocain. Dire cela aujourd’hui relève de l’évidence, mais pour rappeler cette évidence nous n’y mettons ni la pédagogie du récit ouvert ni l’art de l’énoncé intelligible. Bien au contraire, son évocation est souvent noyée dans l’emphase et le borborygme d’un patriotisme verbeux et inintelligible. De tout temps, seuls les peuples qui écrivent sont à même de faire l’histoire. L’histoire même de l’humanité n’est datée que depuis que l’écrit existe. Avant elle, seules l’archéologie et la paléontologie pourraient témoigner d’un bien long passé qui remonte à l’aube du monde ou à la nuit des temps.

Restons dans la géographie sans la guerre et le Maghreb sans la méfiance. Aujourd’hui, à l’ère des ensembles et des unions et à l’heure où les frontières sont abolies par un simple clic sur un ordinateur, il est plus probant de parier sur l’innovation que sur la frilosité dans les rapports de voisinage. Il est plus qu’urgent alors de construire un autre ensemble maghrébin que ce conglomérat fragile et inaudible qui n’est, en définitive, qu’une simple expression géographique. 

Enfin, une autre constatation évidente et peu évoquée mais qu’il est peut-être utile de rappeler comme toutes les choses trop évidentes. Elle est à la fois d’ordre géographique, historique et géopolitique, et chaque ordre expliquant sans doute l’autre et bien d’autres choses si l’on creuse la question : les seuls pays du bassin méditerranéen qui soient bordés à la fois par la Mer méditerranée et l’Océan atlantique sont le Maroc, la France et l’Espagne.