Histoire d’en rire

Le temps révolutionnaire a suspendu son vol car «l’histoire est tragique», comme disait l’autre Napoléon qui soutenait aussi en connaisseur qu’elle «est un mensonge que personne ne conteste». Mais ce n’est pas une raison pour ne pas en rire.

Dans une ancienne présentation non signée du recueil d’aphorismes de Cioran, Syllogisme de l’amertume, édité en 1976 dans la collection Idée/Gallimard, on peut lire cette jolie phrase lumineuse autant que pertinente : «Du premier au dernier paragraphe, une même obsession s’affirme : celle de conserver  au doute le double privilège de l’anxiété et du sourire». On peut s’étonner, lorsqu’on a peu ou mal lu le penseur Franco-roumain, du mariage improbable entre les affres d’une anxiété et le contentement d’un sourire. Mais l’auteur de cette présentation ajoute et précise que Cioran «promène sur notre époque, sur l’histoire et sur l’homme, un regard détaché où la révolte cède le pas à l’humour, à une sorte de sérénité dans l’ahurissement. Ce sont là propos d’un Job assagi à l’école des moralistes». Qu’importe donc l’étonnement de certains, puisque c’est du doute qu’on a voulu parler lorsqu’on a choisi cet incipit. Le doute est un sentiment qui honore parfois celui qui l’éprouve et contrarie souvent ceux, nombreux, qui tentent de s’y soustraire. Mais si le doute peut être source d’anxiété, il s’agit d’en faire aussi un enrichissement par le sourire et l’humour. Est-ce alors vraiment un double privilège que de se partager entre l’anxiété et le sourire ? Chacun est libre de s’y essayer sinon, comme le recommande le fameux adage…. «dans le doute, il faut s’abstenir». Mettons fin à cette mise en abyme, qui peut paraître douteuse, pour dire que c’est à la faveur de l’actualité qui secoue le monde arabe, que le thème du doute à la manière de Cioran s’est imposé et nous semble nécessaire. En effet, à lire ce qu’on lit dans la presse occidentale et à écouter ce qu’on dit sur les plateaux des télévisons du monde, il ne fait pas de doute que les Arabes sont entrés enfin dans l’Histoire. Cela fait écho à des propos sarkoziens et faussement «hégéliens», tenus à Dakar sur les Africains qui ne seraient pas encore entrés dans l’Histoire. Désormais, la médiasphère et la blogosphère bruissent du bruit et de la fureur de cette nouvelle conquête arabe qui a pris d’assaut une histoire en veilleuse depuis la fin des guerres et des révolutions en Europe. Ces Arabes ont en cela rejoint les populations des pays de l’Est. Il ne faut pas plus pour que des historiens patentés se précipitent sur une actualité brûlante et se bousculent aux portes de cette histoire immédiate comme des reporters en mal de scoops : certains pour tirer des plans sur la comète et d’autres pour prédire le passé. Ils prennent ainsi moins de risques, comme disait Paul Valéry, que les cartomanciennes qui elles au moins  s’exposent à la vérification. En cherchant, à chaud, des similitudes entre des événements historiques relatives à son propre  passé et une actualité brûlante dans un présent échevelé, l’historien prend le risque, pour revenir à la formule de Cioran, d’exclure le doute pour ne  cultiver que l’anxiété. Prenons alors en ce qui nous concerne le parti d’en  sourire intelligemment avec cette définition de Valéry recueillie dans Regard sur le monde actuel : «L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines».

C’est en parcourant, dans la presse française, une de ces réactions à chaud de la gente historienne où d’éminents professeurs font état de leur savoir, que l’on a lu avec intérêt un débat autour de trois dates révolutionnaires : 1884 en France, 1989 dans les pays de l’Europe de l’Est et 2011 un peu partout dans ce qu’on appelle, à notre avis improprement, le Monde arabe. Sachant qu’il faut de tout pour faire un monde, il n’est pas rare que l’on glisse tantôt l’Iran et tantôt la Turquie comme faisant partie du même bloc. Car,  comme tout ce beau monde est en large partie de confession musulmane, on ne s’embarrasse plus de l’identité ethnique afin  d’éviter, tout en restant «politiquement correcte», l’appellation incontrôlée : «le monde musulman».

Et pour conclure comme on a commencé, posons cette question pour le plaisir et rien d’autre : la révolte doit-elle céder le pas à l’humour  tout «en conservant au doute le double privilège de l’anxiété et du sourire» ? Pour la révolte, c’est déjà fait. Reste le rire, mais pour cela il faut attendre un peu. Cependant, il y aurait plus qu’un doute, selon le directeur de recherche émérite au Centre d’études et de recherches internationales : «Je crois, hélas, que la vocation des révolutions est d’être trahies. Les hommes qui savent manifester sont souvent dépassés une fois que la révolution est faite». Bref, encore une fois, ce n’est pas demain que l’on va raser gratis. Et une autre historienne, Sylvie Aprile, de noircir le tableau en citant l’exemple du poète révolutionnaire Lamartine, héros et chantre de la révolution du printemps de 1884, qui n’a même pas fait 1% des voix aux élections présidentielles face à Louis Napoléon Bonaparte. Le temps révolutionnaire a suspendu son vol car «l’histoire est tragique», comme disait l’autre Napoléon qui soutenait aussi en connaisseur qu’elle «est un mensonge que personne ne conteste». Mais ce n’est pas une raison pour ne pas en rire.