Histoire à dormir debout

le magistrat proteste d’être dirigé vers la seconde classe, excipant de son grade dans la magistrature. Mais pour le personnel de bord, les choses sont claires : les billets sont numérotés, les places attribuées à l’avance, et donc, pas de possibilité de surclassement, surtout que l’avion affiche complet. Mais rien à faire, le procureur reste inflexible sur ses positions et devient soudainement agressif.

Nous sommes dans une ville marocaine comme tant d’autres, qui dispose d’un aéroport : le détail est important. C’est la fin de la semaine, et le procureur local quitte son service et prévoit de se rendre à Casablanca, nettement plus attrayante qu’une cité de province. Question loisirs et détente. Il se rend à l’aéroport car il connaît les horaires de la desserte aérienne quotidienne. Loin de Casa et des grandes villes, le procureur est un personnage central… et certains en perdent le sens de la mesure. Dans la hiérarchie d’une ville, après le maire, on trouve le président du tribunal local et… son procureur.

Notre homme arrive à l’aéroport, où il est reçu en grande pompe par le directeur, conduit au salon d’honneur pour un rafraîchissement, avant de se diriger vers l’avion. L’ATR 72, ou avion de transport régional, comporte une dizaine de places en première classe, mais le secrétariat du tribunal a acheté un billet de seconde classe. Une fois à bord, le magistrat proteste d’être dirigé vers la seconde classe, excipant de son grade dans la magistrature. Mais pour le personnel de bord, les choses sont claires : les billets sont numérotés, les places attribuées à l’avance, et donc pas de possibilité de surclassement, surtout que l’avion affiche complet. Palabres, discussions, argumentations : tout cela prend du temps, la tension monte et certains passagers commencent à manifester leur courroux.

Mais rien à faire, le procureur reste inflexible sur ses positions et devient soudainement agressif. Il hausse le ton, menace ceux qui n’ont pas reconnu à qui ils ont affaire et, joignant le geste à la parole, sort son portable, appelle on ne sait qui, demandant l’envoi d’une patrouille de gendarmes sur place. «Il veut faire quoi, là ?», se demandent les passagers interloqués? «Arrêter le stewart intransigeant et les hôtesses rebelles et complices, ou fusiller le pilote, peut-être?». A ce stade des événements, intervient le commandant de bord (CDB) qui se fait expliquer la situation et demande poliment à la personne intéressée de bien vouloir regagner la place attribuée. Refus du procureur, qui explique vaguement, à son tour, qu’il doit s’agir d’une erreur de son staff, qu’il doit impérativement voyager en première classe, quitte à acquitter un supplément tarifaire. Cela se fait dans certains trains, ou sur la ligne de car Khénifra/Kasba Tadla… mais pas dans un avion de ligne, obéissant lui, aux normes internationales édictées par les plus hautes autorités aériennes !

S’instaure un dialogue de sourds…et le temps continue de s’écouler, ce qui est grave. Dans le transport aérien et en raison de l’encombrement des voies aériennes, un avion qui ne respecte pas son planning horaire va bouleverser des dizaines d’autres vols et perturber l’ensemble du programme aérien de la journée. Un retard à Casa engendrera des complications à… Amsterdam… et dans tout l’espace aérien qu’il est censé traverser avant d’y arriver !

Bien entendu, notre procureur n’a cure de ces vulgaires considérations, et le CDB, homme pondéré et pragmatique, s’il en faut, commence à perdre son flegme. Puisqu’il en est ainsi, il prend une décision étonnante, celle de faire évacuer l’appareil, de le vider entièrement de tous les passagers et leurs bagages, prétextant une information de dernière minute concernant une alerte à la bombe. Il faut donc procéder, au sol, à la fouille de tout le monde et des bagages, avant de pouvoir décoller.

Exécution, donc, et tout le monde dehors. Deux heures plus tard, réembarquement et nervosité des différents personnels concernés, ne sachant trop comment s’y prendre avec le passager original qui va se présenter à eux. Les voyageurs défilent donc, tout se passe bien… et l’on arrive au dernier, pour constater que de procureur, point ! Le billet n’a pas été annulé, mais tout compte fait, l’intéressé a renoncé à prendre l’avion. Finalement Casa n’est qu’à trois heures de route, la voiture de fonction avec chauffeur est plutôt agréable, et en son for intérieur, le procureur, qui n’est pas un méchant homme, regrette de s’être emporté, mettant cela sur la fatigue et la pression pesant sur ses épaules…et sur la nervosité ambiante qu’engendre souvent Ramadan sur bien des individus !