Heureux, les ignorants !

Ils m’agacent ces cuistres qui prétendent tout savoir sur tout et sur rien, ces huluberlus qui ont réponse à  tout.

Ils m’agacent ces cuistres qui prétendent tout savoir sur tout et sur rien, ces huluberlus qui ont réponse à tout. Que n’ont-ils lu le livre de Stuart Firenstein, publié, au printemps 2012 aux Etats-Unis, sous le titre «Ignorance, comment elle est un moteur de la science», pour apprendre que ce que l’on ne sait pas est bien plus intéressant et utile que l’ensemble de nos connaissances ! Les faits sont surtout fructueux parce qu’ils permettent de pointer nos ignorances. Et c’est un artiste, le dramaturge George Bernard Show, qui l’a dit le mieux, en portant un toast à Albert Einstein : «On ne résout jamais un problème, sans en créer dix autres». Fructueuse, l’ignorance a aussi sa part d’ombre. L’agnotologie, vous connaissez ? Le terme, dérivé du grec ancien, a été forgé par l’historien des sciences Robert Proctor, à Stanfort, pour évoquer la science de l’ignorance en tant que production culturelle, socialement construite. Cette ignorance-là sert de puissants intérêts. Ce non-savoir signifie en réalité : «Je ne veux rien en savoir». L’historienne Naomi Oreskes raconte ainsi dans son essai «Les marchands de doutes» (Le Pommier, 2012), comment l’industrie du tabac a amplifié artificiellement les incertitudes souvent réelles, mais limitées, sur la dangerosité du tabac pour créer le doute. C’est, au fond, utiliser l’ignorance contre le savoir.