Héros hier, antihéros aujourd’hui

Chacun de ces Subsahariens que nous croisons sans vouloir les regarder est porteur d’une histoire de roman, faite de courage et de force de vie. Car, du courage et de la force de vie, il en faut pour affronter les déserts implacables et les mers en furie.

Certains sujets, pourtant d’actualité, ne font pas recette chez nous. Malgré leur acuité, ils sont quasi absents des grands débats qui agitent le maelström intellectuel et dont la société civile se montre particulièrement gourmande. Seuls s’y intéressent une poignée de militants qui tentent, à intervalles réguliers, d’y sensibiliser l’opinion publique. Pour ce faire, il faut la survenue d’un drame, un de plus sur une liste déjà longue. Là, on s’émeut du bout des lèvres puis l’on se désintéresse, pris par des préoccupations d’un autre ordre. Je veux parler ici de cette humanité en transit dont se peuple de plus en plus notre environnement. De ces clandestins subsahariens qui, après avoir parcouru des milliers de kilomètres dans les conditions les plus extrêmes, se jettent tels des libellules aimantées par la lumière, à l’assaut des barbelés de Sebta et Mellilia. L’immigration clandestine qui touche les nôtres, nous la vivons douloureusement, honteusement, même, car elle signe un échec propre à soi, propre à son pays et à l’incapacité de celui-ci à pourvoir à l’avenir de tous les siens. Mais quand cette immigration est celle des autres, ces autres dont la couleur diffère de la nôtre, alors notre regard n’est plus le même. Dans le meilleur des cas, il se charge d’indifférence.
Mais il arrive plus fréquemment que ce soit de rejet et d’hostilité, ne voyant en ces êtres en errance que des intrus dont la présence augmente le degré de misère d’un espace déjà surchargé. S’exprimant dans une émission de télévision sur son dernier livre, Ulysse from Bagdad , l’écrivain Eric Emmanuel Schmitt disait la chose suivante : du temps d’Homère, les voyageurs tel Ulysse étaient considérés comme des héros. On les admirait pour le courage qui les faisait partir au loin, affrontant tempêtes et cyclones, cyclopes et sirènes. Aujourd’hui, ceux qui, comme eux, quittent l’espace familier du chez soi pour l’inconnu hostile sont perçus au contraire comme l’antithèse de cette figure glorifiée. Or, rappelle avec justesse Eric Schmitt, comme Ulysse, les émigrés clandestins, durant les périples dans lesquels ils s’engagent, s’exposent aux pires dangers.
Ulysse from Bagdad commence par cette phrase : «Je m’appelle Saad-Saad, ce qui signifie en arabe Espoir Espoir et en anglais Triste Triste». Le héros du livre est donc Saad, un jeune Irakien qui, rempli à la fois d’espoir et de tristesse, fuit Bagdad et son chaos pour gagner l’Europe et se redessiner un avenir. Mais comment franchir les frontières quand on ne dispose d’aucun sésame, ni celui de l’argent ni celui du visa ? A travers l’épopée de son personnage, Eric Schmitt narre l’histoire de ces millions de clandestins qui, chassés par la misère et les guerres, affluent par vagues incessantes sur les rives de l’Occident. Officiellement, celui-ci leur ferme la porte mais son l’économie sait tirer un profit substantiel de la main-d’œuvre bon marché qu’ils représentent. Comme à son habitude, l’auteur de La part de l’autre fait s’interroger sur la condition humaine et sur ce qui nous fait homme. «C’est là, fait-il dire à son héros, que commence la barbarie, Saad : quand on ne se reconnaît plus dans l’autre, quand on se désigne des sous-hommes, quand on classe l’humain de façon hiérarchique et qu’on exclut certains de l’humanité. Moi, j’ai toujours choisi la civilisation contre la barbarie. Et tant qu’il y aura des gens qui ont droit et des gens qui n’ont pas droit, il y aura de la barbarie».
Les Subsahariens que nous croisons dans nos rues font partie de ces autres dans lesquels on n’aime pas et on ne veut pas se voir. La couleur de leur peau est la première à faire barrière. Le background culturel du Marocain porte toujours l’empreinte du passé esclavagiste du pays. Ceci explique en partie certaines des attitudes négatives enregistrées à l’égard des émigrés noirs. Mais, au-delà, il y a cet émoussement de l’hospitalité légendaire à l’égard de l’étranger de passage qui a longtemps caractérisé les sociétés traditionnelles. Le développement de l’individualisme aidant, nous devenons à notre tour obnubilés par notre seul petit confort. Parce qu’ils nous y dérangent, nous frappons d’invisibilité ces antihéros venus d’ailleurs, ce que nous faisons d’ailleurs, et avec la même dextérité – avec nos propres exclus. Pourtant, chacun de ces êtres que nous croisons sans vouloir les regarder est porteur d’une histoire de roman, faite de courage et de force de vie. Car du courage et de la force de vie, il en faut pour affronter les déserts implacables et les mers en furie. Et cela, en tout temps et sous toutes les latitudes, cela se respecte. A ces hommes, ayons donc au moins la générosité d’accorder ceci : un regard de respect.