Héritage en partage

On ne peut pas ne pas avoir une triste pensée, à  chaque promenade dans la vieille ville de Luxembourg, pour Fès, qui va célébrer le 1200e anniversaire de sa fondation. Quels rapports entretenons-nous avec
le patrimoine culturel pour laisser péricliter un tel héritage ancestral ?

Comment définir le caractère historique et culturel d’un monument ? Les experts ont une réponse aussi brève que lucide : par la monumentalité de l’objet et l’authenticité de sa fonction. Comment en parler et communiquer autour pour mieux le préserver ? C’est à  ce type de débats que la chaire de l’Unesco en patrimoine de l’Université Laval Québec du Canada a réuni une trentaine de journalistes et une soixantaine d’universitaires et d’experts une semaine durant, lors d’un colloque-atelier tenu au Luxembourg du 10 au 17 novembre dernier. Cette activité hautement culturelle, accueillie généreusement par la mairie de la ville de Luxembourg, est la deuxième édition d’un colloque international, tenu au Québec, et dans le prolongement d’une thématique plus large : «Patrimoine et médias».
Le choix de la ville de Luxembourg relève du souci des organisateurs de donner la possibilité à  d’autres villes de patrimoine à  travers le monde d’organiser ce type de rencontres au profit des médias. Il s’inscrit par ailleurs dans les activités de la ville en tant que «Capitale européenne de la culture» pour cette année. Cette capitale à  l’histoire millénaire, déployée dans une superficie des plus modestes, recèle une grande richesse patrimoniale à  la fois culturelle, économique et financière. Autant dire qu’ici le futur se mêle au passé dans un contraste saisissant. Depuis sa fondation vers l’an 963, alors qu’elle n’est qu’une forteresse accrochée aux rochers (qui lui donne cet air de «Gibraltar du Nord» qui faisait rêver un Goethe admiratif, dixit une brochure de l’Office du tourisme qui «vend» intelligemment et admirablement le pays), le grand-duché de Luxembourg aura connu toutes sortes d’envahisseurs qui ont tous laissé, après moult vicissitudes, de belles et prestigieuses traces de leur passage. De tout ce passé, ce petit pays, à  la dimension d’une ville moyenne, n’a pas fait table rase. Restauré, sauvegardé, réhabilité, le patrimoine luxembourgeois est mis au service du développement de la ville. Intégré dans la croissance urbaine de la capitale, ce patrimoine est la mémoire et la gloire d’un passé composé et riche d’apports culturels et architecturaux multiples et variés.
La ville de Luxembourg a été en fait le bon endroit pour les participants à  ce colloque – atelier dont les «travaux pratiques» ont été illustrés, en quelque sorte, in situ. D’autant que cette cité est une des plus modernes en Europe quant au nombre de bâtiments abritant des institutions de l’union. En effet, Luxembourg est historiquement la ville qui a connu le début de l’intégration européenne portée par Maurice Schuman et née de la fameuse Communauté du charbon et de l’acier (CECA). Aujourd’hui, plusieurs institutions d’Europe ont élu domicile à  Luxembourg et parfois dans des bâtisses dont la «modernité», voire la mocheté, ne vont pas sans poser quelques problèmes… d’intégration. Quelques voix, notamment au sein du mouvement écologique, mais pas seulement, se montrent très critiques envers ces dérives au nom d’une plus grande vigilance quant à  la préservation du patrimoine de la ville. Faut-il rappeler que les bastions de la ville ainsi que le centre de la cité ancienne ont été classés sur la liste des sites du patrimoine mondial de l’Unesco en 1994, soit 13 ans après la médina de Fès ? Bien sûr, on nous dira que comparaison n’est pas raison et que la richesse, la particularité et la situation géographique de ce pays sont aux antipodes de ce qu’on connaà®t ici. Cependant, on ne peut pas ne pas avoir une triste pensée, à  chaque promenade dans la vieille ville de Luxembourg, pour la cité idrisside qui va célébrer le 1200e anniversaire de sa fondation. Quels rapports entretenons-nous avec le patrimoine culturel pour laisser péricliter et s’oblitérer un tel héritage ancestral ? Est-ce la posture atavique de la lamentation du poète sur les ruines du passé : Imroô Al Qays, poète antéislamique nous invitant à  marquer un arrêt sur les vestiges d’antan pour pleurer nos amours disparues ? Fermons cette parenthèse lacrymogène pour revenir à  ce colloque qui a prouvé grâce à  la qualité des intervenants et celle des organisateurs que le meilleur moyen de préserver un patrimoine, c’est de bien le connaà®tre et le réhabiliter pour mieux le faire connaà®tre. Les médias peuvent jouer un rôle essentiel dans cette «connaissance-reconnaissance». «Il est de la responsabilité de tous, écrit l’homme de science français Pierre Joliot, de veiller à  ce que les nouveaux moyens de diffusion de l’information se traduisent par un enrichissement et non un appauvrissement du patrimoine culturel». Vaste programme lorsqu’on se tourne vers certains médias o๠le mot culture rime avec confiture et s’étale comme tel, sirupeux et gélatineux, dans les grandes surfaces d’une fausse médiacratie