« Hérétiques » signe la naissance d’une grande écrivaine

En portant son choix sur l’histoire des Qarmates, considérés comme des hérétiques par l’islam orthodoxe et sur lesquels l’amnésie a été entretenue bien que leur Etat ait duré plus d’un siècle, elle montre que des musulmans ont pu, en des temps anciens, mettre en pratique des idées qui ressemblent à  s’y méprendre à  celles pour lesquelles les démocrates arabes se battent aujourd’hui.

Si elle émerge aujourd’hui en pleine lumière, Jocelyne Laabi n’a jamais été une femme de l’ombre. Pendant les huit longues années lors desquelles Abdellatif Laabi, son poète de mari, était confiné dans la «citadelle de l’exil», elle a incarné l’épouse aimante et militante qui, du dehors, continuait le combat de la dignité. Pour Laabi et ses compagnons d’infortune dont, avec les autres familles, elle organisait la résistance à l’extérieur, et pour nous à qui elle apportait la preuve que le rêve de l’amour idéal était réalisable. En ces années d’épreuve, pas un instant, Jocelyne n’a failli, assumant tous les rôles, ceux de l’épouse, de la mère, de l’amie, de l’amante… et de la muse. Mais, dans le même temps, et en dépit du parcours admirable qui a été le sien, elle n’était, du moins pour le grand public que «la femme d’Abdellatif Laabi». Ayant publié un certain nombre de livres de jeunesse, on reconnaissait certes à Jocelyne un art consommé du conte mais elle restait enfermée dans ce registre. Il a fallu attendre 2005 pour qu’elle en sorte en s’aventurant dans un récit autobiographique sous le titre de La liqueur d’Aloès. Mais là, d’un coup, en ce mois d’avril, avec le saut dans le roman qu’elle vient de faire par sa toute dernière publication aux éditions La Différence (Paris), c’est sous un jour nouveau qu’elle se présente : celui d’un vrai -mieux encore- d’un grand écrivain.

Avec ce livre, Jocelyne Laabi cesse d’être juste la femme d’Abdellatif Laabi ; elle est à présent l’auteur de Hérétiques, une épopée historique qui fait revivre l’utopie des Qarmates, «un mouvement de contestation radicale, sociale, politique et religieuse [qui] a abouti, en Arabie orientale et dans le sud de l’Irak, à la fondation d’un Etat aux principes égalitaristes étonnants, notamment entre hommes et femmes». Dans Hérétiques, tout y est. D’abord, la plume, remarquable. Outre une maîtrise parfaite des subtilités de la langue française, Jocelyne a réussi de manière admirable à faire parler et à faire écrire ses héros comme on imagine qu’ils se seraient exprimés à cette époque-là sans que, jamais, le ton ne sonne faux ni le style ne s’alourdisse. Une vraie prouesse en soi. L’auteur s’autorise même le plaisir d’y insérer du conte, son dada, et cela passe à merveille. Ensuite, la construction de l’intrigue où des personnages historiques côtoient des héros imaginaires et qui, adossée à un fond historique très documenté (des années de recherche auront été nécessaires à l’écriture de l’ouvrage), fait plonger le lecteur dans l’atmosphère de ce IXe siècle arabe où est située l’action. Enfin la densité et la profondeur de l’ouvrage qui, tout en racontant une histoire, instruit et fait passer des messages à haute teneur politique. Derrière la romancière, on retrouve la militante, toujours aussi engagée.

Car Jocelyne Laabi n’a pas choisi de raconter n’importe laquelle des histoires. En portant son choix sur celle des Qarmates, considérés comme des hérétiques par l’islam orthodoxe et sur lesquels l’amnésie a été entretenue bien que leur Etat ait duré plus d’un siècle, elle montre que des musulmans ont pu, en des temps anciens, mettre en pratique des idées qui ressemblent à s’y méprendre à celles pour lesquelles les démocrates arabes se battent aujourd’hui : la justice pour tous, l’égalité entre les citoyens et entre les sexes, le respect de la différence, le droit de chacun de pratiquer sa foi comme il l’entend…. En cette époque où la régression idéologique battait son plein, rappeler que des croyants en Allah, il y a des siècles de cela, ont pu penser et vivre l’islam dans un esprit d’une aussi grande modernité est la meilleure réponse à apporter à ceux pour qui défendre par exemple l’égalité hommes/femmes ou les libertés individuelles signifie perdre son identité et plagier l’Occident.

En cela, la lecture de Hérétiques, outre qu’elle emporte et donne du plaisir à qui aime lire, est hautement recommandable. Maintenant, au-delà de ces considérations politiques, Hérétiques est un formidable bouquin qui signe la naissance d’une formidable écrivaine dont on savait, depuis bien longtemps déjà, qu’elle était une formidable «bonne femme».