Harraga et terroristes seulement ?

C’est à l’intérieur de la communauté nationale elle-même que la pluralité disparaît. Elle se gomme et son gommage est porteur de redoutables conséquences.

L’actualité de la semaine nous apprend qu’ils sont encore cinquante à être portés disparus au large d’Al Hoceima. Cinquante harraga supplémentaires à s’être fait engloutir par les eaux bleues de la Méditerranée, des eaux aussi bleues que ce ciel marocain dont ils n’ont plus voulu. Dans les mêmes news, on retrouvait cette autre information : l’Angleterre accepte d’extrader vers l’Espagne un homme suspecté d’être impliqué dans les attentats de Madrid. Nationalité : marocaine.
La concomitance de ces deux événements, devenus presque banals à force de récurrence, rend compte d’une réalité pénible à l’égo national. Harraga et «terroristes», tels sont les deux visages par lesquels nous attirons aujourd’hui l’attention du monde. Certains se distinguent par le nombre de leurs Nobel, d’autres par leurs avancées technologiques, d’autres encore par les pas de géant de leur économie, nous, c’est par ces bien tristes actes de rupture. Bien que chacun se situe sur un pôle, ces deux faits renvoient au même constat d’échec, celui de l’incapacité d’une société à offrir un avenir aux siens. D’où le désaveu, d’où la colère et la rage. Et cet étrange paradoxe dans les attitudes : pendant que certains jettent sur l’Occident le regard de Chimène et s’entêtent à rejoindre ses rivages au péril de leur vie, d’autres au contraire en font l’acteur de leurs malheurs et s’en vont semer la terreur dans ses rues. Cette propension à vouloir faire porter à l’autre la responsabilité de son sort se développe alors que la société marocaine s’uniformise à pas de géant.
Il y a quelques décennies, le Maroc, à l’instar des autres pays du monde arabe, pouvait se targuer de faire coexister en son sein deux communautés. Aujourd’hui, avec le départ quasi total de nos concitoyens de confession juive (de plusieurs centaines de milliers pendant des siècles, ils ne sont plus que quelques milliers désormais), les pourfendeurs de festivals et autres lieux de convivialité interculturelle peuvent se féliciter de disposer d’un environnement national de plus en plus «purifié» de l’élément non musulman. Il y a, bien sûr, les visiteurs de passage mais ils ne comptent pas. Ils sont justement l’étranger par rapport auquel on se définit. C’est à l’intérieur de la communauté nationale elle-même que la pluralité disparaît. Elle se gomme et son gommage est porteur de redoutables conséquences car il intervient au moment où les communautés du monde sont condamnées à s’ouvrir les unes aux autres. Comment, en effet, gérer le rapport à l’autre quand on ne s’éduque pas au sens de la différence ?
On s’étonne et se désole des couacs que rencontre le processus démocratique en cours. Or, le surprenant serait de voir la mue prendre alors que les conditions de base élémentaires échouent à être réunies. Le vécu et l’acceptation de la pluralité en sont un : sans culture de la pluralité, il ne peut y avoir de démocratie. Or, cette démocratie-là, nous en avons cruellement besoin. Parce qu’elle signifie Etat de droit et bonne gouvernance. Parce qu’elle signifie respect et dignité de l’individu. Au-delà des facteurs matériels de subsistance, c’est cela, essentiellement, que les harragas vont rechercher. Cela et autre chose qui a pour nom liberté. Le monde occidental, comme tout environnement humain, n’est pas dénué de tares. Mais sa suprématie actuelle vient de ce qu’il a su cultiver cette valeur essentielle qu’est la liberté. Cette valeur que, dans notre sphère arabo-musulmane, nous continuons à vouer aux gémonies, c’est elle qui a donné à sa pensée sa force. Elle qui a permis à sa civilisation de se hisser à la première place au point de devenir universelle. Ruminer sa rancœur en maudissant l’Autre et en plaçant des bombes dans ses trains n’est pas ce qui nous ramènera au devant de la scène de l’Histoire. Par contre, méditer ces chiffres – 2 milliards de chrétiens, 1,2 milliard d’athées et d’agnostiques, 1,2 de musulmans et 17 millions de juifs – n’est peut-être pas inutile pour qui veut laisser de côté ses frustrations et se donner la peine de réfléchir