Guérisons en direct

On peut se demander quel est le lien entre la présence de Mohamed Hachimi, fêté par des fans en délire, et l’environnement ou le développement durable.

Ce serait, semble-t-il, les plantes médicinales que cet animateur recommande à  ses téléspectateurs.
Cela fait de lui un fervent défenseur médiatique de l’écosystème,
au même titre qu’Al Gore ou Nicolas Hulot…

La prolifération des chaà®nes de télévision émettant à  partir du Moyen-Orient a un impact important sur le comportement des gens dans les sociétés arabes. Le Maroc n’est certainement pas épargné par les prescriptions en tout genre que ces télévisions distillent à  une audience en mal de vivre. Dans ce mélange des genres – o๠des manifestations d’une certaine modernité côtoient incantations et prêches d’un autre âge -, il est difficile de se faire une idée sur la ligne éditoriale de ces chaà®nes. Et encore moins sur la volonté ou les calculs politiques de ceux qui entretiennent financièrement ces entreprises. Sauf si l’on admet que la confusion est une «stratégie politique» qui obstrue la raison parce que celle-ci est leur ennemi. Mais soyons justes, nombre de chaà®nes privées en Europe et ailleurs n’en sont pas moins accusées de «vendre une partie disponible du cerveau des téléspectateurs» aux annonceurs, comme disait un ancien PDG de TF1. Mais comparaison n’est pas raison, puisque c’est de cette dernière qu’il est question ici ; et vous me direz qu’une partie du cerveau n’est pas tout le cerveau et le corps et l’âme du téléspectateur arabe.

Depuis quelque temps, une nouvelle chaà®ne moyen-orientale a le vent en poupe. Elle a détrôné la télé coranique Iqra’a («Lis»)dont les prêches véhéments et les interprétations les plus sidérantes constituent la seule grille des programmes servis en boucle. La petite chaà®ne qui monte a choisi pour nom Al Haqiqa, («La Vérité»). On voit que son propriétaire et principal animateur, un certain Mohamed Hachimi, n’a pas fait dans la nuance, comme il ne s’est pas embarrassé de modestie. A côté, l’intitulé d’Iqra’a, même conjugué à  l’impératif, relève de la poésie. La nouvelle venue dans le vaste et morne paysage audiovisuel arabe mêle religion et santé, prescriptions spirituelles et ordonnances médicales devant une audience qui en redemande.

Il est vrai que, des chaà®nes d’info type Al Jazira, anxiogènes, à  leurs consÅ“urs débraillées, type Rotana et Mizika, en passant par les plus religieusement culpabilisantes, le téléspectateur arabe lambda ne sait plus à  quel saint se vouer, somatise, devient, au mieux, un hypocondriaque patenté, au pire, un neurasthénique abruti. Sans parler de ceux, une minorité heureusement, qui ont tourné psychopathes et donc serial killers portant barbes et explosifs. Et que cherchent tous ces téléspectateurs ? La voie de la vérité. La voix de celle-ci est donc là , derrière la barbe et le turban de cet homme qui les rassure à  coups de plantes médicinales et de versets coraniques. Vous avez telle maladie ? Qu’à  cela ne tienne (ou «casse la tienne», comme dirait Béru), du miel, du «khach k’nan’ja» et «mardeddouch» le tout en récitant cent fois telle ou telle prière en l’introduisant par un «allahouma inni aâbdouka addaià®f… » (Seigneur, je suis ton faible serviteur…). Qui n’a pas eu une grand-mère ou une vieille tante soignant avec amour les bobos d’une enfance insouciante ? Mais trêve de nostalgie, elle n’est plus ce qu’elle était…

Tout cela donc serait bien gentil s’il n’y avait pas un vaste business derrière cette «vérité théocratiquement tombée» d’un ciel déjà  encombré de tant de prescriptions obscurantistes. La semaine dernière, le propriétaire et star de cette chaà®ne était dans nos murs. En effet, à  l’invitation d’une «chabaka», un réseau de l’information sur l’environnement et le développement durable à  Agadir, Mohamed Hachimi a donné une conférence remarquée dans un hôtel de la ville. La presse marocaine a signalé la présence d’une foule de gens accablés et plus ou moins valides venus des quatre coins du pays et même de l’étranger pour écouter et voir leur idole ou quémander une guérison in situ et en live. On peut se demander quel est le lien entre la présence de cette personnalité saluée et fêtée par une foule de fans en délire et l’environnement ou encore moins le développement durable. Ce serait, semble-t-il, les plantes médicinales que cet animateur recommande à  ses impatients téléspectateurs. Cela fait de lui donc un fervent défenseur médiatique de l’écosystème, au même titre qu’Al Gore ou Nicolas Hulot et autres protecteurs de la nature. Sauf que lui se recommande, en plus, de la religion et de Dieu et prescrit des formules pour exorciser les corps et en expulser le diable qui les squatte en toute impunité. Et tout cela lui donne un sacré avantage sur les écologistes et autres alter mondialistes tant sa stratégie est inscrite dans le sous-développement durable des mentalités.