Gnaoua : notre part d’Afrique

Outre d’avoir tiré de l’oubli une culture et un patrimoine ancestral, le grand mérite du Festival Gnaoua est de nous avoir reconnectés à  notre mère l’Afrique.

Cela ne vous prend pas immédiatement. Vous êtes d’abord au milieu de la foule, extérieure à elle. La musique vous enveloppe, les images s’imprègnent dans votre tête, vous admirez l’énergie formidable dégagée sur scène par les corps bondissants. Autour de vous, certains sont, eux, déjà dans le lâchez prise, livrant avec bonheur leur être à la «tagnaouite». Vous les regardez, amusé, enviant secrètement leur capacité à s’abandonner complètement à la musique. Puis, sur scène, les guembris, sous la direction du grand maâlem Mohamed Guinéa, s’affolent un peu plus. Beaucoup plus. Le rythme s’accélère. Les pulsations de votre cœur aussi. Boom, boom, boom, voilà maintenant qu’il s’emballe. Votre résistance, à son tour, rend les armes. La musique prend possession de votre être. Votre esprit s’anesthésie. Vous vous fondez dans la nuit, ne faisant plus qu’un avec la foule en liesse.

Au cours de ce dernier week-end, le Festival Gnaoua et Musiques du Monde a tenu sa dix-huitième édition. L’âge de la maturité sans que ce soit celui de la sage raison, la passion demeurant intacte, comme au premier jour. Ce fut l’occasion, comme à chaque fois, de se ressourcer à l’énergie vitale dont est porteuse la musique gnaouie. La puissance des virtuoses du guembri vient de ce qu’ils savent parler aux forces de la vie. Ils savent les convoquer, les réveiller et en refaire des partenaires de route. Si la musique gnaouie parle tant aux autres musiques, à celles nées sous d’autres cieux et sous d’autres latitudes, si elle les épouse si bien que toutes celles qui la rencontrent s’y reconnaissent, c’est parce que son tempo s’articule sur les pulsations premières, celles des battements du cœur, et donc de la vie. A travers elle, on renoue avec le mystère des origines. On remonte le temps, l’espace, les distances s’abolissent et l’histoire commune se rappelle au souvenir de tous. Outre d’avoir tiré de l’oubli une culture et un patrimoine ancestral, le grand mérite du Festival Gnaoua est de nous avoir reconnectés à notre mère l’Afrique. Et ce, bien avant cet élan et ce réveil soudain d’intérêt pour elle. Aujourd’hui, comme par magie, le monde aime à se ressouvenir que ce continent fut le berceau de l’humanité. On le sait depuis toujours sauf que, pendant des temps immensément longs, cela n’empêcha pas le mépris, le rejet quand ce ne fut, autrement plus terrible, la mise en esclavage, le crime et la spoliation. Là, malgré une réalité encore douloureuse marquée par la misère et les conflits, les économies africaines affichent une croissance insolente quand les autres, laminées par la crise financière, peinent à se redresser.

Du coup, à l’Est comme à l’Ouest, on se redécouvre une passion pour l’Afrique. Remplaçant les missionnaires d’hier, patrons et commis de l’Etat y affluent en masse, dans l’espoir de redonner une santé aux entreprises, et donc aux économies en berne. Le Maroc, qui ambitionne de se positionner en tant que hub régional, n’est pas en reste, d’où cette multiplication tous azimuts de rencontres autour de l’Afrique. Ses deux dernières éditions, le forum du festival institué depuis quatre ans les a, lui aussi, consacrées au continent. Cette année, c’était les femmes africaines qui étaient à l’honneur. L’occasion  de se frotter à des personnalités impressionnantes de présence et d’intelligence, dont la simple vue fait voler en éclats l’image miséreuse que l’on peut avoir des Africaines. Elles vous en imposent d’abord par leur port de tête, par leur élégance naturelle, par cette capacité qu’elles ont à remplir l’espace et à porter une parole forte. Ainsi de cette artiste à la beauté flamboyante, Oum Sangaré, diva sur le continent, qui raconta comment le chant l’a sauvé, elle et les siens, de la misère. Comment, ensuite, de chanteuse, elle est devenue chef d’entreprise puis actrice associative à travers la fondation qu’elle a créée pour venir en aide aux démunis. Egalement de cette militante mauritanienne des droits de l’homme qui expliqua comment, en matière de code du statut personnel, la formalisation du code du statut personnel mauritanien en prenant pour modèle notre ancienne Moudouwana fut un facteur de régression pour les Mauritaniennes. A fondement matriarcal, le droit coutumier servait bien mieux leur cause et elle appela à réinjecter dans les législations certaines règles des droits coutumiers africains plus favorables aux femmes que le droit positif. De l’Afrique, nous avons donc beaucoup à réapprendre. Et pas juste à prendre, comme ce réveil soudain d’intérêt peut le laisser craindre.