Gérer le changement

La gauche n’a pas seulement pour mission de gérer de manière moins injuste un libéralisme débridé. Elle n’est pleinement légitime que lorsqu’elle crée les conditions d’un avenir meilleur. Sur ce plan, la liste des dossiers en attente est longue : redéployer les moyens de l’Etat pour l’insertion sociale et professionnelle de la jeunesse ; se donner des institutions de régulation qui instaurent la confiance et respectent l’intérêt général, …

Trois années sont passées depuis que la gestion des affaires publiques a été confiée à un gouvernement à la composition plurielle. La perspective des échéances électorales se rapproche: 2007. Après l’heure des réformes, voici que se dessine déjà celle des bilans… Les forces de gauche étaient naturellement mieux placées dans la coalition gouvernementale pour replacer l’économie dans une vision plus générale de la société, dans une vision plus démocratique, plus culturelle, en tout cas plus humaniste. Il faut reconnaître que, depuis le premier gouvernement d’alternance, la gauche a fait preuve d’une vigilance double par rapport aux dérives possibles. D’un côté, une vision que l’on pourrait qualifier d’archéo-identitaire qui estime qu’il n’y a aucune contrainte au financement des besoins sociaux. Cette erreur aurait pu conduire en termes économiques vers une spirale de l’endettement, en termes juridiques vers un trop plein de réglementations, en termes internationaux vers un repli national, etc. Le deuxième dérapage n’était pas moins risqué. Il aurait fait céder la gauche à la mode d’une vision que j’appellerai «libérale déréglementariste» nourrissant une défiance envers la puissance publique, embrassant un mondialisme naïf et se fiant à des pseudo-régulations automatiques par le marché.
Si ces deux écueils ont été évités, la démarche n’a pas pour autant conduit à la formulation d’une pensée audacieuse capable de définir une politique économique alternative. Aussi, les déçus du changement sont aujourd’hui nombreux. A cela deux raisons : la première est que la croissance annoncée ne fut pas au rendez-vous et, avec elle, la reprise de l’emploi ; la seconde est qu’après des décennies marquées par la déception de bien des attentes, l’opinion attendait beaucoup, peut-être trop de la gauche. Pourtant, ce qu’ont su réaliser ce gouvernement et celui qui l’a précédé n’est pas négligeable. Mais, devrons-nous pour autant nous satisfaire des résultats obtenus ? Assurément non. Au niveau des valeurs de la gauche, constatons que les plaies laissées par quarante ans de faible croissance sont loin d’être refermées. Le Maroc compte encore près de 20 % de sa population active hors l’emploi. Plus de six millions de Marocains ont un revenu dont le niveau demeure une insulte à leur dignité. Le sort des plus démunis n’est pas seulement un problème technique, c’est d’abord une affaire de droits humains fondamentaux : tous les citoyens, dans une démocratie digne de ce nom, doivent disposer d’un accès aux richesses communes qui leur assure la dignité sans laquelle il n’y a pas de réel exercice de la liberté.
Certes, l’action de transformation sociale ne peut s’inscrire que dans la durée. Il y a quelque temps, la gauche ne se préoccupait guère des contraintes de la gestion. Aujourd’hui, elle attache moins d’importance aux symboles et affiche plutôt du goût pour les résultats. Tout le challenge est d’affirmer sa fidélité aux valeurs identitaires – justice, progrès, maîtrise collective de notre destinée -, en revendiquant aussi une capacité à prendre en compte les réalités. Le réalisme ne signifie pas l’abandon de tout volontarisme. La prise en compte des contraintes internationales, l’acceptation du cadre libre-échangiste doivent être intimement liées au souci de mener une politique économique qui relance la demande sans déstabiliser l’offre. La gauche n’a pas seulement pour mission de gérer de manière moins injuste un libéralisme débridé. Elle n’est pleinement légitime que lorsqu’elle crée les conditions d’un avenir meilleur. Or, sur ce plan, la liste (non exhaustive) des dossiers en attente demeure longue : redéployer les moyens de l’Etat afin de mettre le paquet sur l’insertion sociale et professionnelle de la jeunesse ; définir des politiques sectorielles qui intègrent enfin la dimension du long terme ; défendre une vision de l’ouverture économique conforme aux valeurs de progrès; se donner des institutions de régulation qui instaurent la confiance et respectent l’intérêt général. Au moment où les partis de la coalition gouvernementale vont entamer le cycle de leurs congrès, faisons le vœu que les réunions de ces instances soient des moments de créativité, d’intelligence de l’avenir où le réalisme gestionnaire se combine à l’audace du changement.