Gaza : la névrose israélienne

S’il veut perdurer dans le temps, Israël n’a d’autre alternative que de se faire accepter par ses voisins et de tisser des liens étroits avec eux. Sa survie à  terme dépend de ces Palestiniens qu’il s’emploie aujourd’hui à  spolier et à  humilier. Quelle que soit sa force aujourd’hui, le temps joue pour ces derniers et c’est cela qui nourrit leur capacité de résistance.

Pour nous qui suivons, impuissants, cette énième guerre en Palestine, la tentation de la lâcheté est parfois très grande. On voudrait ne plus voir, ne plus entendre, détourner les yeux et regarder ailleurs en espérant que le drame cessera entre-temps. Mais la terreur et l’incompréhension qui remplissent le regard des enfants palestiniens vous poursuivent. Ils vous obligent à continuer à vous colleter avec cet insoutenable déni de droit sur lequel rien ni personne ne semble avoir prise. En effet, en dehors de laisser exploser sa colère, de dire son indignation et de mener des actions de solidarité en direction des malheureux Gazaouis piégés sous le feu de l’artillerie israélienne, que peut-on faire pour changer le cours des choses ? Israël, comme d’habitude, mène son opération punitive, sans avoir cure de l’opinion de quiconque. Campé dans sa posture préférée de petit état démocratique agressé par des barbares sanguinaires, il n’a aucun état d’âme à déclarer, tout en bombardant aveuglément des civils et en contraignant un million et demi de personnes à vivre dans des conditions épouvantables, qu’il défend «le monde libre» ! Sa population, que des titres comme «Un demi million d’Israéliens sous le feu» renforcent dans l’idée que c’est sa survie qui est en jeu, appuie massivement l’offensive, convaincue que son armée agit en situation de légitime défense. L’agresseur n’est-il pas le Hamas qui, par ses tirs incessants de roquettes Qassam, fait vivre les habitants du sud d’Israël dans la peur quotidienne ? En se retirant de la Bande de Gaza, Israël n’a-t-il pas, lui, fait preuve de sa volonté de paix ? Or qu’a-t-il obtenu en échange ? Le renforcement de l’ennemi qui ne cesse de réclamer sa destruction et qui, profitant de son retrait, l’attaque sur son propre territoire, voilà ce que fut sa «récompense». Alors, oui, ces «terroristes», il faut les anéantir, c’est notre vie contre la leur, d’autant que ces gens clament à qui veut les entendre qu’ils entendent nous détruire jusqu’au dernier. Ainsi raisonne l’Israélien moyen, sa névrose de persécution nourrie tant par le discours de ses politiciens que -il est vrai aussi – par la réthorique apocalyptique des militants du Hamas. Que les roquettes Qassam ne causent pour l’essentiel que des dégâts matériels avec un nombre infime de victimes sur la durée quand quelques jours de bombardements sur Gaza se soldent par 400 morts et plus de 2000 blessés, il ne veut pas le savoir. Les seuls à avoir conscience de la réalité des faits et qui pourraient, sur place, aider à la rétablir, sont les pacifistes israéliens mais leur voix est devenue totalement inaudible. Aussi, personne ne rappelle-t-il à ces Israéliens chauffés à blanc que s’il s’est retiré de Gaza, Israël en a fait une prison à ciel ouvert, ses habitants soumis à un siège permanent qui a étouffé leur économie, participant activement à les précipiter dans les bras des plus radicaux. Que, tous les jours, de nouvelles colonies et de nouveaux postes de contrôle se créent en Cisjordanie, la grignotant comme un fromage dont il ne restera bientôt que des miettes. Et que si les effets de la colonisation ne sont pas aussi spectaculaires que ceux des attentats-suicides, ils sont tout aussi, sinon bien plus, sanglants. La vraie raison de la montée en puissance du Hamas et de la perte de terrain des partisans du dialogue et de la paix, se trouve là et non dans de prétendues tendances génétiques à la violence chez les Palestiniens! Des Palestiniens qui ont accepté le principe du partage de la terre dans les frontières de 1967 malgré le déchirement que cela représente pour les centaines de milliers de réfugiés qui ne retrouveront plus jamais la maison de leurs ancêtres.
Mais, fort du parapluie américain, Israël n’est sensible qu’à une seule histoire, la sienne. Ses gouvernants, pour la plupart motivés par des considérations politiciennes aussi limitées que des batailles électorales à remporter, continuent à croire que le seul langage compris par les Arabes est la force. Ils continuent à être portés par l’illusion que les Palestiniens vont un jour disparaître comme par enchantement. Un «enchantement» qu’il faut aider par de bonnes politiques de «nettoyage ethnique» menées en douce. Ce faisant, ces gouvernants-là, obnubilés par leur seule survie politique, n’ont cure de l’avenir qu’ils tracent aux générations à venir de juifs, qu’ils vivent en Israël ou ailleurs. Pour beaucoup de juifs dans le monde, Israël est le garant de leur sécurité, le pays dont l’existence leur a permis de recouvrer une dignité bafouée par les Gentils des siècles durant.
Pour cette raison, et pour d’autres, d’ordre plus strictement religieux, on peut comprendre leur attachement inconditionnel et viscéral à ce pays. Mais la création d’Israël, si elle a modifié – temporairement – le rapport du monde non juif aux juifs, ne peut rien contre le fait que les juifs sont et resteront à jamais une minorité. Et toute minorité, pour survivre, doit composer avec la majorité. Il lui faut se comporter, comme l’écrit l’excellentissime Georges Steiner, en «invité du monde», une attitude en vérité qui devrait être celle de tout individu sur cette terre. S’il veut perdurer dans le temps, Israël n’a d’autre alternative que de se faire accepter par ses voisins et de tisser des liens étroits avec eux. Sa survie à terme dépend de ces Palestiniens qu’il s’emploie aujourd’hui à spolier et à humilier. Quelle que soit sa force aujourd’hui, le temps joue pour ces derniers et c’est cela qui nourrit leur capacité de résistance. Par contre, en agissant comme il agit, Israël porte atteinte à la sécurité des juifs du monde entier en dopant l’antisémitisme et l’antijudaïsme et en offrant des arguments de poids à ses adeptes. Aussi, les seuls aujourd’hui à pouvoir faire quelque chose, ce sont les juifs eux-mêmes. C’est à eux, où qu’ils soient à travers le monde, de se lever et de dire à cet Etat qui parle en leur nom, que sa politique bafoue les valeurs véritables du judaïsme. Que sa politique fait d’eux, à nouveau, les haïs du monde. Et que ce destin-là ne peut être celui qu’ils veulent pour leurs enfants.