Fusion et confusion des langues

Allez, soyons pédants et introduisons cette chronique par cette devise en latin : «Ars est celare artem» (L’art c’est de cacher l’art). Après tout, le latin est à  la langue française moderne ce qu’est parfois l’arabe classique à  une «darija salima», comme diraient certains : à  savoir un arabe «sain», ce qui sous-entend par ailleurs qu’il en est de malsain, voire de malade.

Allez, soyons pédants et introduisons cette chronique par cette devise en latin : «Ars est celare artem» (L’art c’est de cacher l’art). Après tout, le latin est à la langue française moderne ce qu’est parfois l’arabe classique à une «darija salima», comme diraient certains : à savoir un arabe «sain», ce qui sous-entend par ailleurs qu’il en est de malsain, voire de malade. Tout un débat linguistique qui cache à peine une volonté politique ou idéologique de mettre la langue au garde-à-vous. Vaine tentation lorsqu’on sait qu’une langue est un être vivant qui croît, se fortifie, décline, disparaît ou se transforme avec le temps et l’usage que l’on en fait ou l’entretien qu’on lui réserve. Au même titre qu’un être humain ou une plante.

Mais elle est aussi une entité libre qui ne souffre ni les entraves ni le dictat des puissants. Tel un torrent qui dévale les montagnes, elle s’en va gambader dans les vallées et glaner ce qui la nourrit et entretient son cours inexorable. Et même si, comme le torrent, elle reconnaît son lit originel et le garde en mémoire, elle n’en privilégie pas moins des escapades sur le terrain d’autrui, des emprunts et des innovations. La langue latine, fort justement, est un bel exemple de la destinée d’une langue, à la fois comme jadis langue de pouvoir et, dans le même temps, celle de l’autorité religieuse dans un certain nombre de pays. Il a fallu des siècles de fronde, de combats et de débats ajoutés à la fabuleuse transformation intellectuelle, sociale et politique de la société française, pour prendre un exemple qui nous est proche, avant qu’un autre parler ne se forge un destin, certes à partir de la matrice latine, puis de s’enrichir auprès d’autres langues et parlers venus d’ailleurs.

Voilà pourquoi toute langue vivante aujourd’hui est le fruit de ce métissage ancré dans une matrice originelle, laquelle est l’essence de son identité première et le marqueur de sa spécificité. On peut dire autant d’autres langues dont l’hébreu moderne, l’italien ou le grec utilisé aujourd’hui en Grèce. L’anglais moderne en tant que langue dite internationale doit pour sa part sa suprématie et sa vaste diffusion, à la domination américaine, à son modèle économique et aux fantasmes que suscite son «way of life». Il en a toujours été ainsi à travers l’histoire des hommes et de leurs langues. Lorsque l’Andalousie radieuse faisait rêver le monde, le monde envoyait ses élites apprendre l’arabe et acquérir savoir et connaissances à Séville, Grenade ou Cordoue. De même que le monde parlait français lorsque ce pays rayonnait au XVIIIe siècle de toutes ses lumières grâce à Diderot, Voltaire ou Rousseau.  

Tout cela ne nous éloigne-t-il pas de la petite devise latine de l’introduction ? A peine, car s’il est vrai que l’art c’est de cacher l’art, celui, consommé, qui consiste à crier haut, fort et mal ce qu’on veut faire assumer ou subir aux autres est une bien mauvaise et vaine manœuvre. On lit parfois et l’on entend des propos ahurissants sur la pureté de la langue arabe, sa richesse, son passé de splendeur et la constance ou l’autosuffisance de son contenu. Bref, on veut faire croire que ce qui fait sa grandeur c’est sa longévité et sa capacité à se prémunir contre toute altération ou allitération étrangère. A preuve, on pourrait traduire n’importe quel terme technique ou même néologisme en usant uniquement de mots arabes. Un de nos anciens profs avançait que c’est la langue qui disposerait de mil et un synonymes pour désigner le… lion. La belle affaire ! On nous avait, dès l’avènement de l’ordinateur, fait le coup de le traduire en le désignant par le «cerveau électronique» (al aql al ilictrony). Ils ont quand même calé sur l’adjectif «électronique», seule concession profane faite aux étrangers. Mais peu après, l’usage de l’arabe sous l’influence angliciste du Moyen-Orient a fait que tout le monde allait opter pour le terme «computer». D’autres emprunts anglophones seront adoptés, toujours sous l’influence de ces pays lointains mais dont on partage une langue d’élite dont l’usage est l’apanage d’une minorité et un islam qu’on pratiquait, chez nous et jusqu’ici, dans le calme, la sérénité et la tolérance.

Aujourd’hui, le problème de la langue est, plus jamais, adossé à celui de la pratique et l’interprétation religieuses. Et de ce fait, très peu sinon aucune interprétation et pratique religieuse de par le monde ne se font dans la langue écrite et officielle du pays, laquelle langue est celle là-même qui enferme le corpus religieux prescripteur et sacralisé. Pendant ce temps, quelle est la langue de communication de la majorité écrasante (ou écrasée) de la population ? Des parlers plus ou moins élaborés selon le pays, la région ou le niveau éducatif du locuteur. Et quelle est la position politique ferme de certains ? Refuser de reconnaître à cette langue médiane sa légitimité en tant que véhicule libre de communication. Les images hallucinantes de manifestants pakistanais qui lancent, devant les caméras, anathèmes et damnations contre l’Occident mécréant dans un sabir qui mêle leur parler local et quelques mots peu amènes en arabe coranique est l’illustration parfaite et hystérique d’une terrifiante fusion et confusion des langues.