Fulla

Sur un site de Marocains vivant dans des pays arabes, un tel article
n’aurait pas retenu l’attention. C’est de le retrouver sur un portail
de la communauté marocaine aux USA qui surprend. Ceci nous rappelle
que vivre dans une société libérale n’ôte pas nécessairement
les Å“illères. L’éloignement et la nostalgie aidant, celles-ci,
au contraire, peuvent se rigidifier plus encore.

Le site se présente comme le portail de la communauté  marocaine américaine, «The Moroccan american community center». Vous vous y promenez distraitement quand un de ses titres vous interpelle. Vous tombez en arrêt devant la photo l’illustrant. De grands yeux de biche, un visage à l’ovale parfait, elle est ravissante. Elle s’appelle Fulla mais messieurs ne vous emballez pas : il ne s’agit que d’une poupée. L’accroche nous présente Fulla comme la «moroccan babie».  Or, pour mignonne que soit cette «moroccan babie», elle a, en serrant sa tête, une superposition de voiles. Coup au cœur. C’est ça la «babie» marocaine ! Du coup, bien sûr, vous lisez le papier. Celui-ci commence par vous raconter qu’au départ, les cheveux et les yeux de Fulla étaient foncés mais qu’au fur et à mesure de son évolution, ils se sont éclaircis. Que Fulla n’est pas la première poupée à porter le hijab, le groupe Martel, ayant par le passé créé des poupées de collections parmi lesquelles une Barbie marocaine et une esclave musulmane à la cour ottomane du nom de Leila. Que Fulla se vend avec une abaya et un voile noirs en Arabie Saoudite mais que dans les pays musulmans plus libéraux, elle porte un hijab et des vêtements couleur pastel. L’article continue dans la même veine mais aucune de ses informations n’explique en quoi cette poupée enturbannée serait marocaine. Restés sur votre soif, vous entamez une recherche sur Google. Vous constatez alors que le seul article à titrer sur une «Fulla marocaine» est celui du «Moroccan american community center». Les autres parlent de Fulla en tant que «poupée musulmane» destinée aux marchés  musulmans où Barbie est interdite de séjour en raison de ses «tenues honteuses» et de son petit copain Ken. Barbie, qui vient de fêter ses cinquante ans, est, faut-il le savoir, la poupée la plus vendue à travers le monde. La société New Boy, basée à Damas, a compris l’intérêt à reprendre le même concept mais en le concoctant à la sauce islamiste. C’est ainsi que, en 2003, Fulla est née. Présentant quasiment les mêmes proportions que sa consoeur occidentale, cette «Barbie musulmane » nécessita quatre ans de recherche et de développement avec, penchés au-dessus de son berceau, une cinquantaine d’animateurs, d’artistes et de psychologues. Le succès a vite été au rendez-vous. Fulla fait un tabac dans les pays du Moyen-Orient. Mais au Maghreb, elle reste encore une quasi inconnue. Au Maroc, elle est commercialisée dans certains magasins et marcherait bien en période de fêtes religieuses mais elle n’en a pas pour autant détrôné Barbie et ses longues jambes dénudées.
Alors, question. Comment cette Fulla, née à Damas et vendue en priorité sur le marché moyen-oriental, peut-elle être présentée comme une «moroccan babie»? Les poupées de collection Martel comptent effectivement une Barbie marocaine mais celle-ci porte caftan, bijoux et si elle a un voile sur la tête, c’est un accessoire gracieux qui laisse la chevelure largement découverte. Rien à voir avec les hijabs de Fulla dont la pub sur les chaînes satellitaires arabes adresse aux fillettes la recommandation suivante : «Si vous faites sortir Fulla de la maison, n’oubliez pas de lui mettre sa nouvelle abbaya !».
La réponse à la question est à chercher du côté du type de perception que les Marocains vivant à l’étranger ont de leur pays d’origine. Cet exemple rend compte de l’image figée que l’on peut avoir du Maroc en situation d’immigration. Le cadre dans lequel ils vivent, les préjugés au milieu desquels ils évoluent, leur manque d’information sur les évolutions en cours dans leur société d’origine, tout ceci participe au conditionnement du regard porté par les Marocains de l’étranger sur le Maroc. Sur un site de Marocains vivant dans des pays arabes, un tel article n’aurait pas retenu l’attention. C’est de le retrouver sur un portail de la communauté marocaine aux USA qui surprend. Ceci nous rappelle que vivre dans une société libérale n’ôte pas nécessairement les œillères. L’éloignement et la nostalgie aidant, celles-ci, au contraire, peuvent se rigidifier plus encore.