Freud parmi nous

Le Maroc, l’Egypte et le Liban sont, pour l’heure, les seuls pays arabes où des sociétés psychanalytiques sont actives. L’ouverture sur cette pratique s’explique à  la fois par la présence historique du projet freudien, mais aussi par les avancées démocratiques enregistrées dans ces pays.

On sait – et les spécialistes l’ont écrit si souvent – que l’histoire de la psychanalyse est en tout point identique à  un roman familial : un père, Freud, et des héritiers qui ont perpétué, tué, trahi ou dilapidé l’héritage paternel. Elle a conquis le monde, traversé les contrées les plus inattendues, les cultures les plus diverses et assis son savoir et son pouvoir contre la volonté des idéologies et des croyances, des puissants politiques et des oracles religieux. Elle a aussi rencontré sur le chemin de la pensée des esprits éclairés qui l’ont mise en examen, des contempteurs avertis qui lui ont opposé d’autres concepts, d’autres sentiers menant à  l’âme humaine pour atténuer ses souffrances ou au triomphe de la Raison afin d’asseoir ses vertus.

Plus d’un siècle après L’Interprétation des rêves, qui a mis l’inconscient au centre de la quête de soi, Sigmund Freud était présent, la semaine dernière, au cinquième étage d’un hôtel surplombant les berges du Bouregreg, à  Rabat. En effet, la Société psychanalytique marocaine (SPM) a organisé, du 9 au 11 novembre, des journées d’études consacrées à  un thème de par trop freudien : «La différence sexuelle», et réunissant des praticiens et des auteurs spécialisés du monde arabe et d’ailleurs. Le choix d’un thème de par trop générique s’explique dès lors que l’on sait que la majorité des intervenants, dont plusieurs dames, sont issus de pays o๠la question de la femme est un sujet d’actualité à  tout point de vue.

Inaugurant les travaux de ces journées, Jalil Bennani, président de la SPM, a fait un court et instructif historique de la psychanalyse dans le monde arabe. L’état des lieux n’est pas très brillant car cette science a eu et a encore du mal à  s’exprimer librement dans nombre de pays. Le Maroc, l’Egypte et le Liban sont, pour l’heure, les seuls pays arabes o๠des sociétés psychanalytiques sont actives et s’attachent à  transmettre le projet freudien. L’ouverture sur cette pratique s’explique à  la fois par la présence historique du projet freudien, mais aussi par les avancées démocratiques enregistrées dans ces pays.

Pour le cas marocain, Jalil Bennani a déjà  consacré un ouvrage fort intéressant, remontant à  la genèse de la psychanalyse au Maroc. («La psychanalyse au pays des saints», Editions Le Fennec, 1996). L’auteur a débusqué au cours de ses recherches la présence au Maroc du fondateur de la Société psychanalytique de Paris, René Laforgue, dans les années cinquante. Refugié à  Casablanca après avoir fui l’ambiance intellectuelle de l’époque en France, et aussi des soupçons qui avaient pesé sur lui – à  propos de son passé que certains de ses adversaires qualifiaient de pronazi -, Laforgue a continué des études personnelles et réuni autour de lui disciples et sympathisants. Mais l’origine de la psychothérapie au Maroc remonte plus loin encore, et jusqu’aux pratiques anciennes dans lesquelles les marabouts ont joué et jouent encore un rôle important. Bennani signale par ailleurs l’apport, dès la pénétration coloniale, de la pratique psychiatrique française qui s’est appuyée sur des espaces traditionnels d’accueil et de soin tels que les maristanes, dont celui de Sidi Frej, à  Fès, est le plus emblématique. Toutes ces pratiques traditionnelles ont en commun, avec celles de la psychothérapie moderne et donc la psychanalyse, la libération de la parole et la verbalisation de la souffrance humaine.

Pour le Maroc, des journées comme celles que la SPM a organisées enrichissent et ouvrent certainement la voie à  l’élargissement du débat d’idées et à  la réflexion dont aucune démocratie ne peut faire l’économie. Elles sont de nature aussi à  inscrire le pays dans une modernité bien comprise, cohérente et articulée autour de la quête du sens et de l’accès à  la Raison. Sans compter que la multiplication du dialogue et de la réflexion de cet acabit sont un rempart contre toutes sortes d’obscurantisme.

En conclusion, citons Chesterton qui avance que «la psychanalyse est une confession sans absolution», mais précisons aux polémistes que le fait d’être pour ou contre un projet freudien, ou de choisir entre Freud et Jung, est moins important que de savoir qu’une parole libérée, individuelle ou collective, est un chantier ouvert pour la construction d’une véritable citoyenneté.