Frère Tariq et sÅ“ur Claire

Ce qui est curieux avec la presse française, c’est que nombre de journalistes trouvent que Tariq Ramadan est trop souvent invité et donc trop médiatisé mais ils ne peuvent s’empêcher de le faire mousser et de continuer
à le mettre en avant.

«Lalogique mène à tout, à condition d’en sortir…», disait Alphonse Allais. C’est probablement cet aphorisme rigolard qui avait inspiré le très sérieux fondateur du quotidien Le Monde, Hubert Beuve-
Méry, lorsqu’il disait, troquant un mot contre un autre, «le journalisme conduit à tout à condition d’en sortir». Beuve-Méry était certainement persuadé que le journalisme est un métier que l’on ne quitte jamais ou très difficilement. Alors que la logique, me direz-vous, on n’en finit pas d’en sortir. Mieux encore, on y entre et on en sort comme dans un moulin. Pareil pour le journalisme chez certains, car chez ces gens-là, monsieur, on n’écrit pas, monsieur, on cause ! Et ça fait des grands Schtroumpfs qui n’ont jamais lu, ou alors il y a longtemps, ou bien ils ont oublié. Que Brel nous pardonne ce détournement sous forme de «mix» d’une de ses plus belles chansons, mais on a du mal à y résister lorsqu’on lit ce qu’on voit et qu’on voit ce qu’on entend…
Mais ne nous égarons pas et revenons à Allais pour dire qu’il n’a pas tort de prétendre, même en rigolant, que la logique conduit à tout si on ne s’en sert pas. Il n’est que d’imaginer ce que le monde serait devenu si tout était logique. Un philosophe anglais de l’école utilitariste, John Stuart Mill, écrit quelque part : «La logique n’observe pas, n’invente pas, ne découvre pas ; elle juge.» Ce n’est pas pour critiquer mais si, là aussi, on remplace le mot «logique» par «une certaine pratique du journalisme» on est en plein dans la philosophie utilitariste. On peut s’amuser longtemps encore en substituant au terme «logique» celui de «journalisme ou journaliste», en faisant appel à des aphorismes ou des citations d’auteurs connus. Ce n’est là, bien entendu, qu’une approche ludique destinée à s’amuser en société et, pour certains en ce mois de Ramadan, à ne pas jeûner idiot ou à passer le temps en attendant le coup de canon et la soupe très populaire qu’il annonce.
Sans plus tarder et sans transition donc, le jeu est ouvert. Camus dans Le mythe de Sisyphe affirme : «Il est toujours aisé d’être logique. Il est presque impossible d’être logique jusqu’au bout.» Et pour rester dans la philo et faire encore plus fort, cette citation extraite de Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein : «La logique n’est pas une théorie, mais une image réfléchie du monde.» Enfin, cette pensée riche et profonde tirée de L’os à moelle de Pierre Dac : «Avec de la méthode et de la logique on peut arriver à tout aussi bien qu’à rien.»
Quittons la logique tout en restant dans le journalisme, en France cette fois-ci. Dans un des derniers numéros de L’Express, édition dite internationale, on a eu droit à la photo-couverture pleine page illustrant un dossier consacré à Tariq Ramadan. D’accord, nous sommes en plein Ramadan mais est-ce bien logique et est-ce bien raisonnable ? En fait de dossier, il s’agit des bonnes feuilles d’un bouquin à paraître de Caroline Fourest, qui décortique les contradictions et démonte l’œuvre du fondamentaliste égypto-helvète. Mais c’est le chapeau de présentation, rédigé par une journaliste, Claire Chartier, de L’Express, qui est une grande leçon d’un «tractatus logico journalisticus». En effet, sous le titre «L’homme qui veut instaurer l’islamisme en France» on peut lire sous la plume de Claire : «Surprenant Tariq Ramadan. En quelques années, cet intellectuel musulman beau comme un prince du désert (Oh, la drague !), est devenu la coqueluche des médias, la star des cités, l’apôtre d’un islam éclairé et réformateur.»
Ce qui est curieux avec la presse française, c’est que nombre de journalistes trouvent que Ramadan est trop souvent invité et donc trop médiatisé mais ils ne peuvent s’empêcher de le faire mousser et de continuer à le mettre en avant. Mais si certains journalistes en Europe aiment bien jouer à se faire peur, d’autres sont, disons pour rester correct, dans le fantasme orientalo-sexuel – lorsqu’ils trouvent que l’homme qui veut islamiser la France est «beau comme un prince du désert». Le livre de Caroline Fourest, Frère Tariq, qui a fait dire à la sœur Claire, de L’Express, que Ramadan est «l’apôtre d’un islam éclairé et réformateur», semble au contraire prouver que le prédicateur est dangereux et obscurantiste tandis que, sur la question de la femme, le «prince du désert» est plutôt prince du désir. Mais il paraît qu’il y en a qui aiment ça tant il est vrai que tous les goûts sont dans la nature