« Freeboussa »

La régression dans nos sociétés n’est pas une vue de l’esprit. Le travail opéré par les islamistes au cours de ces dernières décennies a porté ses fruits. Mais, actuellement, on sent comme un frémissement. Quelque chose est en train de se passer. Le besoin chez la jeunesse marocaine d’être en phase avec son temps et de respirer un air plus libre commence à  s’exprimer.

En dépit de l’inélégance de l’expression, peut-on qualifier autrement que de «connerie  monumentale» l’arrestation des deux adolescents de Nador ? Ce mot est celui qui exprime le mieux l’aberration scandaleuse de cet acte, de cette «mascarade» pour reprendre le terme de Nabil Benabdallah, à qui l’on peut être gré, en tant que chef d’un parti politique de la majorité au pouvoir, d’avoir exprimé son indignation.

Une «connerie» donc, qui est venue rappeler une nouvelle fois l’état d’arriération dans lequel nous baignons toujours. Comment un comportement aussi moyenâgeux est-il concevable, peut-on s’indigner en rajoutant sa voix à toutes celles qui se sont élevées sur la toile et dans les médias ? Il se trouve malheureusement que celui-ci est possible tout simplement parce que la loi est là pour le permettre. Si l’affaire a suscité autant de réactions, conduisant,  en raison de son effet désastreux sur l’image du Maroc à l’international, à un recul des autorités, c’est en raison de son immédiate médiatisation. Mais des jeunes qui se font appréhender parce qu’ils ont commis le crime de se tenir par la main ou d’échanger un regard amoureux, il en court tout le temps les rues du Maroc! En été, sur les plages notamment, que de fois ne croise-t-on pas de malheureux couples embarqués par des représentants de l’ordre frustrés et en mal d’autorité ? Alors, qu’à Nador, haut lieu du conservatisme, une soi-disant ONG des droits de l’homme (sic !) ait vu rouge parce que deux gamins se sont bécotés en public, comment s’en étonner ? On peut d’ici entendre les cris d’orfraie de ceux qui y ont vu une atteinte intolérable aux bonnes mœurs et une remise en question des traditions sociales. Sur ce dernier point, ils n’ont pas si tort. Car aller s’embrasser en public au cœur d’une ville rifaine ne peut que relever de l’acte de haute subversion! Subversion, il y a et quelle subversion! Au-delà de l’aspect scandaleux de l’affaire et du traumatisme subi par ces adolescents jetés dans un centre de mineurs pendant quatre jours, cette histoire est intéressante pour ce qu’elle révèle justement de fissures dans l’édifice traditionnel.

Ce baiser aurait eu lieu à Casablanca ou à Rabat, son poids n’aurait pas été très important. Mais qu’il se soit produit à Nador, cela lui donne une toute autre dimension. Le parallèle peut être fait avec l’histoire du jeune converti au christianisme et condamné pour prosélytisme. Là aussi, le héros n’est pas originaire d’un grand centre urbain mais vit dans un patelin, Taounate, près de Fès. Et ce n’est pas un fils de… mais un simple vendeur ambulant. Idem en matière d’homosexualité où les figures de proue de l’heure (des écrivains comme Abdallah Taïa ou Rachid O) sont issus de milieux populaires. Qu’il s’agisse de relation amoureuse hors mariage, de  liberté de conscience ou d’amour entre deux personnes de même sexe, c’est la même revendication de liberté individuelle qui monte des tréfonds de la société marocaine. Longtemps, on a considéré cette revendication comme le fait d’une minorité de privilégiés déconnectés par rapport au reste du corps social. Or ce que nous voyons à travers la multiplication de ce type de faits divers, c’est que cette  aspiration libertaire, en dépit ou à cause du poids du conservatisme ambiant, existe à l’échelle des différentes couches sociales. La nouveauté également -mais les deux sont liés- réside dans la constitution, par le biais des réseaux sociaux, d’une opinion publique marocaine qui prend position et se mobilise autour de ces questions.

Qu’il s’agisse du viol et de l’agression barbare de la petite Wiam, de l’affaire Daniel Galvan et aujourd’hui de celle des deux adolescents de Nador, le chmilblick n’a pu bouger que grâce aux réseaux sociaux. On peut toujours arguer du fait que ces voix qui s’élèvent sur la toile ne sont pas représentatives de la société dans son ensemble. Certes, mais n’oublions pas que sans les réseaux sociaux, il n’y aurait peut- être pas eu de printemps arabe. La régression dans nos sociétés n’est pas une vue de l’esprit. Le travail opéré par les islamistes au cours de ces dernières décennies a porté ses fruits. Mais, actuellement, on sent comme un frémissement. Quelque chose est en train de se passer. Le besoin chez la jeunesse marocaine d’être en phase avec son temps et de respirer un air plus libre commence à s’exprimer. Le baiser de Nador à l’instar de la page Facebook – Freeboussa- qui lui a été dédiée, aura peut-être comme conséquence finale de libérer la «boussa» !