Fractures de la jeunesse maghrébine

La montée des inégalités, parallèlement à  l’enracinement d’un modèle économique de rente et de népotisme, débouche sur une conflictualité nourrie par la conviction que l’Etat protège la corruption des nantis et se désintéresse des exclus.

Sidi Bouzid, Tunis, Oran, Alger… La colère de la jeunesse gronde dans des villes du Maghreb. Des mouvements de protestation qui ne réclament plus seulement du travail mais des perspectives, une remise en cause des «systèmes de pouvoirs». Un ras-le-bol généralisé, la même rage pour exprimer un malaise, dénoncer la «mal vie». Des événements tragiques qui renseignent sur les relations des jeunes au politique, à l’engagement, aux valeurs fondamentales, au droit et à la loi. Au-delà des différences de contextes économiques, institutionnels et politiques, se manifestent avec force les grandes convergences de la situation de la jeunesse maghrébine, son état d’esprit, ses croyances.

Cette violence est le reflet de l’enlisement dans un régime de faibles créations d’emplois. La jeunesse subit de plein fouet le manque d’emplois. Le phénomène frappe encore plus lourdement les diplômés dont le taux de chômage dépasse les 30%. Il y a quarante ans, cette violence était relativement soluble dans la croissance : une fois intégrés au monde du travail, les jeunes étaient «casés» socialement. En se prolongeant dans le temps, la crise de l’emploi installe une partie des jeunes sortis précocement du système scolaire dans une inactivité insupportable dans la durée. Pour ceux qui sont le plus en difficulté, l’alternative est simple. D’un côté, c’est le repli sur soi et/ou l’appel de l’intégrisme. De l’autre, le recours à des moyens physiques pour prouver son existence au reste de la société. La violence pour eux est moins une transgression qu’un mode de défense de leur dignité. Mais la crise de l’emploi ne suffit pas à expliquer l’ampleur de la contestation. Elle s’intègre dans un mouvement plus large d’affaiblissement des lieux et relais classiques de socialisation. L’incapacité du monde politique à offrir un projet à la jeunesse rejaillit logiquement sur les perceptions de l’Etat. La montée des inégalités, parallèlement à l’enracinement d’un modèle économique de rente et de népotisme, débouche sur une conflictualité nourrie par la conviction que l’Etat protège la corruption des nantis et se désintéresse des exclus. Le sentiment d’injustice est, chez les jeunes, souvent exprimé, en termes d’humiliation, de hogra, d’atteinte à la dignité des personnes.

Cette vision des réalités en termes de discrimination, de fatalité sociale, produit une sorte d’éthnicisation ou de «communautarisation» du lien social. Se manifeste, alors, une distance à l’égard de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une institution ou une administration. La fracture sociale se double d’une fracture politique entre les jeunes et les représentations de la nation.  Le juge, le policier, le chauffeur de bus apparaissent comme «autant d’uniformes» appartenant à un univers avec lequel on est en rupture. Tout discours ou toute tentative pour expliquer l’égalité des droits, les libertés fondamentales, se heurte alors à un mur de scepticisme, qui renforce la défiance: l’appartenance ethnique pèse ou l’emporte sur toute autre considération de la personne. Cette attitude conduit à un changement de perception de la démocratie : les jeunes cherchent des élus qui leur ressemblent, à qui s’identifier, et ils se défient de tous ceux qui sont d’«un autre univers». La ressemblance englobe aussi bien des origines et des appartenances culturelles que des traits physiques ou des manières de vivre et de parler. Le discours des politiques, dans leur immense majorité, ne passe plus. Le sentiment d’incompréhension, d’éloignement, se double de celui d’être trompé, «un marché de dupes», entend-on dire, ce qui va bien au-delà de «tous pourris» des partis politiques.

S’agit-il d’une distance vis-à-vis de l’idée de la démocratie elle-même ? En réalité la situation paraît contradictoire. D’un côté, des signes de «fracture sociale» indiquent une désaffection idéologique et partisane. D’un autre côté, d’autres types d’engagements surgissent, porteurs d’une requalification du «politique» loin des critères classiques d’organisation partisane. Il en est ainsi du développement du mouvement associatif auquel participent les moins de 25 ans. Il en est de même de l’émergence de la «cyber démocratie» qui propose une nouvelle conception du politique. Une conception qui ne s’organise plus autour de l’Etat-nation, mais dans un cyber espace ouvert, déterritorialisé, non hiérarchique, réflexif, dans lequel les individus pleinement autonomes nouent des relations multiples. Le blogeur devient un nouveau profil d’activiste poursuivi pour un délit d’opinion. Des réseaux de protestation se constituent. Du fait de son organisation décentralisée, égalitaire et coopérative, de la diversité des formes de communication et de la liberté d’expression qu’il autorise, l’internet offre de nouveaux espaces de revendication. Il fonde également un modèle du vivre ensemble et devient une métaphore d’un nouvel âge du politique. Ce fait culturel brouille les codes du politique. L’incarnation du politique à travers les partis et les syndicats semble jouer de moins en moins chez des jeunes qui se sentent «ailleurs». Mais si  la crise de confiance atteint les formes traditionnelles de la représentation politique, elle n’atteint pas l’idée de démocratie, du moins pas avec une égale intensité. Plus qu’à une rupture entre les générations à proprement parler, on assiste peut-être à une mutation dans les comportements, les formes et les supports de l’expression revendicative, qui affectent des milieux et des âges très différents, mais dont les jeunes sont les annonciateurs.