Foot et culture

Il ne sert à  rien de se gargariser de ces grands mots que sont démocratie, droits de l’homme, progrès, modernité, etc., si les valeurs qui les sous-tendent ne sont pas diffusées et inculquées. La culture, une culture pensée et réfléchie dans ce sens, remplit cette fonction.

La Coupe du monde, au final, ce n’est pas si mal. A y réfléchir, on devrait la programmer plus souvent, disons, par exemple, quinze jours tous les six mois. Ce serait génial, même – ou plus exactement surtout-  pour les non accros du foot. Grâce à elle, à l’heure de la retransmission des matchs, il est de nouveau possible de respirer, marcher, circuler sans devoir tempêter, s’exciter et stresser. Les artères de la ville se vident et celle-ci redevient un lieu où il fait bon vivre. Toute la tension de l’espèce, masculine essentiellement, se concentre sur un ballon volant. Plusieurs centaines de millions de paires d’yeux, de par-delà les océans et les montagnes, sont ainsi scotchées, au même moment, sur le petit écran et il y a là quelque chose de l’ordre du magique dans cette captation planétaire des attentions.

Le foot n’a pas attendu la mondialisation pour être le plus populaire des sports. Mais c’est elle qui fait se passionner des habitants de Sidi Moumen pour  les performances d’Anderlecht à Bruxelles ou les péripéties du Real à Madrid. Formidable essor des technologies de la communication, présence de joueurs internationaux dans des clubs nationaux, sophistication extrême de la marchandisation du ballon rond, plusieurs facteurs contribuent à cet état de fait. Cette passion quasi religieuse pour ce qui n’est qu’un jeu donne à réfléchir. Elle interpelle sur ce qui, le temps d’un match ou d’une coupe, unit des gens appartenant à des cultures et des horizons différents. Le sport réussit là où nombre de politiques échouent, à savoir créer du liant entre les individus, les faire communier et vibrer ensemble. Pas toujours pour le meilleur, il est vrai. Les dérives du hooliganisme montrent combien, parfois, les instincts les plus primaires peuvent être sollicités. Il reste que le sport, outre sa dimension ludique, vise à développer des qualités nobles, à savoir l’esprit de solidarité, le sens du fair-play, le goût de l’effort, de la performance et du dépassement de soi. Pour l’essentiel, des qualités fondamentales pour le vivre ensemble et qui conduisent à parler du sport en tant que «culture». Voilà qui permet de rebondir sur la culture, comprise cette fois-ci en tant que  lieu de créativité et de production artistique. L’accueil plus qu’enthousiaste du public marocain aux artistes du monde entier qui se produisent lors de la kyrielle de festivals organisés dans le pays dès l’arrivée des beaux jours témoigne de ce même besoin de vivre et de partager des émotions communes. L’impact de la mondialisation se manifeste à travers le développement de la sensibilité à des sons et des musiques étrangers au patrimoine musical traditionnel. Pendant que d’aucuns ne rêvent que de réduire et d’enfermer l’identité marocaine dans des catégories closes, celle-ci affiche sa perméabilité et son ouverture. Risque de dilution, de perte de ce qui fait sa spécificité ? On ne le répétera jamais assez : la préservation d’une identité ne passe  pas par le repli sur soi mais par le développement culturel. La seule manière de se prémunir contre l’uniformisation culturelle véhiculée par la mondialisation est d’élever la culture au rang de priorité nationale. A côté de l’économie, de la santé ou de la défense,  celle-ci a toujours fait office de parent pauvre. Quand il reste quelques miettes du gâteau, on lui en fait généreusement l’aumône. Pourtant le rôle qu’elle remplit au niveau social est essentiel. Plus une société produit de la culture, plus son assise est solide. Les livres, la musique, l’art d’une manière générale permettent aux individus non seulement d’éprouver des émotions fortes mais de communiquer à travers ces supports et de se sentir appartenir à un même tout.

La multiplication des festivals jusqu’à n’en plus pouvoir témoigne d’un début de prise de conscience de cet état de fait, prise de conscience provoquée par les événements graves vécus par le pays au cours de la décennie. Cette offre culturelle, malgré sa surabondance, demeure cependant largement insuffisante. D’où le Pacte pour la culture lancé sous forme de pétition ([email protected]), il y a quelques semaines, par le Goncourt de la poésie 2010, le poète Abdellatif Laabi. Pour combler l’abîme dangereux au-dessus duquel tangue la culture marocaine, il énumère un chapelet de mesures à prendre en toute urgence. Car, et il le rappelle avec justesse, il ne sert à rien de se gargariser de ces grands mots que sont démocratie, droits de l’homme, progrès, modernité, etc., si les valeurs qui les sous-tendent ne sont pas diffusées et inculquées.

La culture, une culture pensée et réfléchie dans ce sens, remplit cette fonction. Comme l’écrit avec justesse Abdellatif Laabi, «la crédibilité du choix démocratique, si tel est notre choix, dépend de la façon dont nous préparerons nos enfants et nos jeunes à devenir des citoyens à part entière (…). En retour, notre pays y gagnera les artisans de sa renaissance intellectuelle, de sa prospérité matérielle et morale, de la reconquête de sa pleine dignité au sein des nations».